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MÉMOIRES DE L'ACADÉMIE D’ARRAS
L'Académie laisse à chacun des auteurs des travaux insérés dans les volumes de ses Mémoires, la responsabilité de ses opinions,
tant pour le fond que pour la forme.
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MÉMOIRES
DE
L'ACADEMIE
DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS D'ARRAS.
EIBLOTRSQUE 6 J Les Fortaines JC - CHANTILLY
11° SÉRIE. — TOME XIX.
ARRAS
Imprimerie RoHarb-CouRTIN, place du Wetz-d’Amain. n° 7.
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M. D. CCC. LXXXVIII
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Séance publique du 26 Aoùût 1887.
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DISCOURS D'OUVERTURE
PAR M. H. de Mallortie
Président.
MESSIEURS,
Se n ouvrant cette séance, je ne puis me défendre d’un À rofond sentiment de tristesse, ou plutôt d’une douloureuse émotion. Au jour des solennités les plus joyeuses, le chef de famille remarque autour de lui les places qui sont vides ; il se nomme en secret les êtres chers qui manquent el dont la présence eût achevé la fête. Hélas ! quelle est la fête ici-bas où il n'y ait pas d’absent? Quand Œdipe, aveugle et vieilli, se présenta au seuil du temple, à Colone, pour apaiser la destinée, il portait dans sa main gauche un rameau funéraire, et dans sa main droite une branche d’olivier. Voilà l'homme dans ses plus beaux jours. Aujourd’hui, Messieurs, nous portons le rameau funéraire, nous ne prendrons la bran- che d’olivier que le jour où l’Académie recevra, en séance solennelle, ses Membres nouvellement élus dont elle attend, non sans impatience, de douces consolations dans son triple deuil.
Car, Messieurs, depuis notre dernière Séance publique,
U:—
Ja mort s’est montrée impitoyable pour notre Société. Elle nous à ravi d'abord l’aimable, l'excellent et vénéré M. le chanoine Robitaille qui, lui du moins, s’en est retourné à Dieu pleiñ de jours, plein de vertus et de bonnes œuvres.
Un coup aussi rapide et terrible que la foudre a frappé notre brave et bien cher ami, M. de Linas; il l’a frappé à sa table de travail, la plume à la main, en train d'’éclaircir quelque obscurité archéologique ou de résoudre un de ces problèmes d’érudition subtile et parfois hardie, qui ont été l'occupation, le tourment et le charme de sa vie.
Vous cherchez vainement, à sa place accoutumée, notre laborieux, notre infatigable Secrétaire-Général, M. le chanoine Van Drival qui, pendant vingt-six ans, a été l’âme de nos séances publiques, où il vous donnait, en quelque sorte, comme il aimait à le dire, une photographie exacte et fidèle de votre vie intérieure et de vos travaux.
Nos chers et regrettés confrères, Messieurs, avaient toujours vécu avec la pensée des choses éternelles ; l'esprit et le cœur tournés vers l'infini, la mort, quelque rapide qu'elle fût, ne pouvait les surprendre ; ils l’atten- daient depuis longtemps avec la sérénité du chrétien pour qui l’avenir n’a point d'effroi, parce que le passé ne laisse point de remords.
Votre Président, Messieurs, a eu le triste privilège, disons mieux, le pénible devoir de leur adresser en votre nom les adieux suprêmes ; il s’est fait l'interprète, bien faible assurément, de votre douleur et de vos regrets. Heureusement, vos sentiments ont suppléé à son in- suffisance ; et d’ailleurs, vos souvenirs, pour être vifs et profonds, n’ont pas besoin de nos discours.
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Combien on est heureux d’espérer que ces nobles esprits ne quittent nos horizons étroits que pour embrasser des horizons plus larges et plus purs, où brille devant eux, sans voile et sans nuages, la vérité si longlemps et si ardemment poursuivie au milieu des misères de la vie ! Combien aussi il est doux de croire que ce modeste et dernier hommage rendu à leur mémoire, ne s’arrêtant pas sur cette terre, monte vers des régions plus fortunées où il est reçu par des âmes immortelles et dignes de leur immortalité |
RAPPORT
sur les
TRAVAUX DE L'ANNÉE
par M. Paul Lecesne
Secrétaire-Adjoint.
MESSIEURS,
e 20 août 1868, votre Secrétaire-Adjoint, chargé, par Lier du décès du regretté M. Parenty, de lire le Rapport annuel, vous disait: « Une pensée se présente à » moi, et, sans doute, elle est aussi la vôtre, au moment où je me prépare à vous lire le compte-rendu de vos travaux de l’année; ce n'est pas moi qui devais prendre » la parole dans cette circonstance solennelle, c’était » celui que la mort impitoyable a récemment enlevé à » ses amis nombreux, à ses collègues, à toute une grande administration qui le regrette amèrement, à tous ceux à qui sa bienveillance était connue, et à qui ne l'était-elle pas ? »
Ces lignes semblent vraiment avoir été écrites pour le temps présent. Elles s’y appliquent exactement, surtout à deux points de vue. Aujourd’hui, en effet, votre Secrétaire-Adjoint, en raison de la mort de votre
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Secrétaire-Général, est soumis à l’obligation de rendre compte de vos travaux, et, de plus, il n’a, pour être l'interprète de vos sentiments unanimes, qu’à répéter les paroles de sympathie et de regrets adressées à son prédécesseur par le Secrétaire-Adjoint de 1868.
Ce Secrétaire-Adjoint, Messieurs, c'était votre éminent confrère, M. le chanoine Van Drival, devenu bientôt votre Secrétaire-Général. [l commençait alors la série de ces comptes-rendus qui figurent et figureront toujours avec honneur dans la collection de vos Mémoires. Erudit autant que savant, il avait le talent de distinguer, dans un ouvrage, un travail, un mémoire, une brochure, une | conférence ou même une conversation, et de saisir, pour ainsi dire, au passage la note dominante, l’idée principale, la maîtresse pièce, si l’on peut s'exprimer ainsi, puis, avec sa grande faculté d’assimilation et sa remarquable facilité d'écrire, il la mettait en pleine lumière, trouvant constamment le sens précis et peignant souvent en quel- ques mots l’œuvre et l’homme; vous l’avez entendu chaque année passer la revue de vos travaux, et, chaque année, il a su, par des aperçus nouveaux, des anecdotes intéressantes. des appréciations imprévues, dissimuler ce qu'avait de fastidieux le défilé des titres d'ouvrages et des noms d'auteurs. Et cependant il ne se rendait pas justice, puisqu'il vous disait l'année dernière, « que, pour son » compte, il en était à sou dix-huitième rapport, et que » tout ceci devenait terriblement monotone, que pourtant il faisait un simple compte-rendu, qu'il lui fallait donc » se résigner à cette monotonie et recommencer encore » son annuelle nomenclature. »
Ces paroles sont, comme les précédentes. appropriées à la situation actuelle. Si les difficultés faisaient encore
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hésiter notre confrère qui les avait tant de fois vaincues heureusement, comb'en ne doivent-elles pas effrayer celui qui, pour la première fois, tente de les surmonter? IF invoquera de même, pour solliciter votre indulgence. un des rapports de votre regretté Secrétaire-Général. Il vous rappelait, en 1885, que les travaux et les travailleurs ne mouraient pas à l’Académie :
.…. Uno avulso non deficit alter
Aureus.. .
Permettez-moi de m’'emparer de cette citation et de faire valoir pour mon excuse que le compte-rendu ne meurt jamais, qu'il est de rigueur et qu'il ne faut donc pas trop en vouloir au rédacteur s’il est très loin d'approcher de l’épithète de Virgile.
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L'Académie d'Arras s’honore, Messieurs, de porter le titre d'Académie des Sciences, Lettres et Arts; cette année, comme les autres, elle a tenu à justifier sa dénomination. La chimie agricole et industrielle, l'hy- giène, la médecine, la poésie, la littérature, la philologie, l'archéologie et la peinture ont fait l’objet de lectures, études, communications et discussions nombreuses et variées dont l'étendue de ce rapport ne permet de men- tionner que les plus importantes.
Depuis longtemps l’un de nos confrères, M. Pagnoul, s'est acquis une incontestable notoriété par ses recherches sur la chimie agricole. Il a déterminé, au moyen de ses analyses scrupuleuses, la composition des terrains qui sont affectés à la culture; il a étudié, avec une infatigable persévérance, les productions qui convenaient à chacun d'eux, et, après des expériences répétées, il a indiqué les
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engrais qui leur étaient nécessaires. Ses ‘beaux travaux ont reçu dernièrement une récompense méritée. La So- ciété des Agriculteurs de France leur a décerné une mé- daille d’or et l'Académie des Sciences leur a accordé sa haute approbation.
M. Pagnoul a bien voulu nous faire plusieurs commu- nications. Une première fois il nous a parlé des gisements de phosphates récemment découverts à Orville. Il a constaté que ces sables contenaient jusqu'à 30 °/, d'acide phospho- rique et que leur richesse avait fait monter, en peu de temps, le prix de quelques hectares à 100,000 francs et le total des ventes à plus de 3 millions ; il a ensuite discuté les différentes hypothèses proposées sur leur origine, qu'on peut expliquer, soit par l'existence d'un calcaire phosphaté, soit par la présence d’un phosphate en dissolution, soit par une formation analogue à celle des guanos.
Une autre fois, M. Pagnoul a exposé les résultats d2 ses analyses sur les Eaux d'Arras et de Douai; il a comparé, pour ces deux villes, la composition des eaux qui sont tirées du sol à celle des eaux qui sont distribuées par les bornes-fontaines et fournies par des sources captées au dehors ; il a trouvé que les premières présen- taient une grande infériorité en raison de la proportion relativement élevée des matières minérales et organiques, chlore et azote, qu’elles contenaient. Il en a conclu qu’il y avait de grands avantages, au point de vue hygiénique, à ne se servir, pour les usages domestiques, que d’une eau prise assez loin des grands centres de populalion, mais que ces avantages ne sont réels qu à la condition de se débarrasser de celte eau quand elle est souillée.
Enfin, dans une dernière lecture, il a rappelé la
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situation de l'Industrie sucrière et résumé ce qu’il a appelé les détails de la partie agricole de cette industrie. Plusieurs chapitres de celte importante étude vous ont retracé les expériences de la Station agronomique du Pas-de-Calais sur la valeur des engrais chimiques, leurs effets sur la production du sucre et sur l'élat du sol soumis à ce procédé, l’exploitation des champs réservés, la compa- raison des betteraves selon que l’on emploie les engrais azotés ou sans azote, la plantation à petite distance ou à grands espaces, le choix de l’engrais, l'abus du fumier, l'absorption par la betterave du fumier de potasse et de soude, le rôle de l'acide phosphorique, de la lumière solaire, etc. Ce travail n'est rien moins qu'un lraité complet de la culture de la betterave.
C'est aussi l'Industrie sucrière, son développement, sun élat ancien, sa situation actuelle, ses crises et ses besoins qui a été étudiée par M. Leloup, dont le nom fait autorité dans toutes ces questions qui sont vitales pour notre département.
Une polémique violente qui a éclaté récemment dans la science et la presse française et étrangère a fourni à M. Trannoy l’occasion d’une intéressante communication sur la Rage et le traitement appliqué par M. Pasteur à cetle terrible maladie. Notre confrère a décrit, avec sa longue expérience, les caractères distinctifs de l’affeciion et expliqué les méthodes de M. Pasteur; ensuite il a conclu que la méthode primitive ne présente aucun danger, puisqu'elle n'amène qu'un peu plus d’un pour cent de décès chez les individus mordus, tandis que normalement la mortalité est d’un sixième ; il a déclaré que cette méthode pouvait être utilisée après les moyens ordinaires, mais quant à la méthode intensive, il a pensé
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qu’elle devait être abandonnée. En terminant, M. Trannoy a dit que M. Pasteur est l’une de nos gloires scientifiques, que les industries séricicole et vinicole, les cultivateurs et les éleveurs de France et du monde entier ont mis à profit ses admirables découvertes, qu'il a voulu soustraire l'espèce humaine à la contagion de la rage, et que, quoi qu'il advienne, il a droit à l'estime et à la reconnaissance publiques et que l’on doit déplorer les attaques injustes dirigées contre lui.
Enfin il ne faut pas oublier non plus les judicieuses observations faites par MM. Gossart, Trannin et d'autres de nos confrères lors des communications relatives aux sciences.
La séance de rentrée du 1°" octobre a été, pour l’Aca- démie, une bonne fortune littéraire. Un de ses membres honoraires, dont la science profonde a fait faire de si grands progrès à l'étude des langues indiennes, et qui vient d'obtenir une précieuse distinction, M. Bergaigne, membre de l'Institut, lui a donné la primeur de son travail sur l’Ordonnance des hymnes dans le Rig-Véda, le plus ancien des recueils sacrés de l'Inde. S'appuyant sur ces points déjà connus que, dans les différents livres de ce recueil les hymnes sont d’abord groupés par divinité, puis rangés à l'intérieur de chaque série divine d’après le nombre des vers, en gradation descendante ; notre éminent confrère a reconnu trois autres principes de classcinent : 1° que les hymnes du même nombre de vers, à l'intérieur des séries divines, se succèdent dans l'ordre des mètres, le mètre le plus long précédant le plus court; ?° que les séries divines de chaque livre sont rangées d’après le nombre des hymnes qu'elles renferment, en gradation descendante ; 3° que les livres
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sont rangés eux-mêmes d’après le nombre lotal des hymnes, mais en gradation ascendante.
Le travail de M. Bergaigne a été considéré, lors de son apparition, comme une découverte. A cette lecture, notre érudit compatriote a bien voulu ajouter une conférence brillante et étendue où il a étudié l'Inde, ses populations, ses religions, ses langues, ses lois, ses mœurs, son his- toire, sa chronologie, sa littérature et son art. |
Notre Président, déférant à la demande unanime de ses confrères, a relu en séance les discours qu'il avait prononcés sur les tombes de MM. Robilaille, de Linas et Van Drival. Ces trois morceaux d’éloquence, qui se distinguent par une rare perfection du style, une exquise sensibilité du cœur et une superbe élévation de la pensée, ont profondément ému l’Académie comme ils l'avaient fait pour ceux qui avaient assisté aux funérailles. M. de Mallortie nous a aussi communiqué une dissertation charmante, qu’il a beaucoup trop modestement intitulée: Un devoir de vieil écolier sur l'emploi des discours dans les historiens grecs et latins. À ses yeux, la méthode historique des anciens élait dangereuse aux mains d’imitateurs maladroits (la suite ne l'a que trop prouvé), et il y a un idéal supérieur à ce mélange pourtant admirable de réalité et d'artifice, c'est la vérité toute pure, la vérité du fond et celle de la forme, à la condition qu’une main habile la mette en œuvre. La vérité toute pure du fond en même temps que la pureté de la forme, et de plus la sûreté de l’érudition avec la finesse des appréciations, c’est l'exemple que nous a donné M. de Mallortie dans sa conférence, où il a fait revivre les Elections municipales de Pompei el que vous allez
entendre.
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M. Deramecourt a continué à nous lire des extraits de son /listoire du diocèse d'Arras sous la Révolution, œuvre magistrale, écrite d'après les documents mêmes.
La période qu'il a traitée est celle du Consulat et de l'Empire. L'entrée en fonctions des nouveaux corps constitués par la loi de pluviôse, le Concordat, la restau- ralion du culte catholique. la composition du nouveau clergé, les formalilés du serment et l’intronisation des nouveaux curés y forment autant de chapitres intéres- sants. On peut particulièrement signaler les pages qui racontent les relations de M. le préfet Poitevin-\'aissemy avec Mgr l’évêque de la Tour d'Auvergne. Elles furent fréquentes et délicates, surtout quand elles eurent pour objet la prise de possession du siège épiscopal d'Arras et l’organisation diocésaine. [es sources qu’a consultées M. Deramecourt, fidèle à sa méthode de rigoureuse exactitude, sont les rapports administratifs du Préfet et les lettres de l'Evêque. Il en résulte que le Préfet était très favorable à l’ancien clergé constitutionnel et que l'Evêque déplovait une activité peu commune pour rem- plir les difficiles devoirs de sa charge ; enfin, qu'alors comme toujours, les questions de personnes étaient celles qui divisaient le plus.
M Deramecourt n’a pas non plus oublié de s'occuper des temps antérieurs, ainsi qu'en témoigne sa nole sur les Tombes d'Azincourt et sur les Manuscrits «de cette bataille conservés dans la famille de Tramecourt.
Les représentations dramatiques et les exercices littéraires dans les collèges de l'Artois avant 1789, tel est le titre de plusieurs lectures de M. de Hauteclocque. L'auteur, poursuivant ses patientes recherches sur l'instruction publique dans le Pas-de-Calais, a retrouvé et tiré de
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l'oubli les arguments ou exposés sommaires des tragé- dies, comédies, ballets joués aux distributions de prix et les discours composés à ces occasions; il a analysé les pièces représentées dans les collèges d'Arras. St-Omer, Béthune, Hesdin et Aire: il a cité les noms des auteurs qui appartenaient, en général, à la Compagnie de Jésus, et ceux des acteurs qui faisaient partie des premières familles du pays, et il a donné des descriptions curieuses des costumes et de la mise en scène. Le travail de M. de Hauteclocque abonde en anecdotes piquantes: l’une d’elles est déjà connue en substance, c’est le différend que les Pères du collège d'Arras eurent avec l'évêque Guy de Sève de Rochechouart, qui avait condamné leurs repré- sentations dramatiques; mais les récits antérieurs sont rectifiés et éclairés par quantité de documents presque inédits relatifs à ces démêlés, par exemple les mande- ments de l’évêque de Sève, l’appel des escoliers d'Arras au futur Concile, le Prédicant d'Arras, etc. Une autre anecdote était jusqu'ici inconnue et je vous demande la permission de rapporter ce trait de mœurs de nos ancé- tres. En 1709, un sieur Dassenoy, échevin d'Aire, avait un fils au collège des Jésuites de cette ville. Ce jeune homme devait remplir, dans une tragédie, un des prin- cipaux rôles. Son père, trouvant que les Directeurs du collège nel’avaient invité qu’à la dernière heure, défendit à son fils de jouer. De là grand émoi ; la représentation était exposée à manquer, quand le sieur Dassenoy finit par donner son consentement. Un des professeurs, mé- content de ce procédé, inséra, dans une pièce de vers lue sur le théâtre, quatre vers latins qui blämaient la conduite du sieur Dassenoy. Celui-ci, furieux, intenta aux Pères du collège un procès en diffamation qui dura
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deux ans et qui fut porté d’abord devant l’échevinage d'Aire, puis en appel devant le bailliage : les deux juri- dictions ne furent pas favorables à cet échevin si cha- touilleux et le déboutèrent entièrement de sa demande.
A l'occasion de la nouvelle dénomination de quartier Lévis donné à la caserne Héronval, M. de Cardevacque a In une biographie complète du marquis de Lévis. Il a retracé la glorieuse carrière de cet officier général qui, entré au service à quinze ans, fit les campagnes du Rhin et d'Italie, devint colonel et aide-de-camp général pen- dant la guerre de la succession d’Autriche, fut ensuite envoyé comme brigadier au Canada, où il fit partie de toutes les expéditions contre les Anglais et où, après la mort du marquis de Montcalm, il prit le commandement des troupes avec le grade de maréchal de camp, fut employé à son relour en France à l’armée du Rhin, et termina sa vie mililaire à la suite du traité de Paris en 1763. À la mort du duc de Chaulnes, il fut promu au gouvernement de la province d'Artois, et fut aussi nommé gouverneur de la ville d'Arras en remplacement du comte de Chabot, en 1780. Il résidait à Arras, dans l’ancien refuge de l'abbaye d'Hénin-Liétard, aujourd’hui la caserne de gendarmerie, acheté et approprié pour son usage par les Etats de la province ; il y mourut d'une attaque d’apoplexie le 26 novembre 1787, et ces mêmes Etats, en souvenir de ses services, constituérent une dot à sa fille.
Les noms de lieux du département forment toujours l'étude préférée de M. Ricouart. Cetle année, il s’est occupé spécialement des villages de l’arrondissement d'Arras. Il a fait justice d'interprétations erronnées et transmises d'âge en âge sans contrôle sérieux et a proposé
des explications nouvelles, basées sur la composition des mots et sur l’analogie avec les noms des autres parties de la France. Par exemple, il a démontré que les Boiry venaient de Bariacum (enceinte de palissades) et de Borice (pâturage des bœufs) et non de Buricellum ; que Noreuil n’est pas la contraction de VNeuvireul, mais le diminutif de Noiry (Heu planté de novyers); que les Gouy ne doivent rien à Jovis et qu'ils ont pour thème Gaudiacum (lieu de réunion pour les fêtes, rendez-vous des tribus gauloises et des populations gallo romaines semblables aux Pardons dela Bretagne); que la Gohelle n'est pas, comme lerépêtent les dictionnaires, une forêt ou une plaine fertile, mais au contraire un terrain aride et improductf; que YMéricourt ne sort pas de #Medericurtes, mais de Hermericicurtes ; qu Oppy, attribué sans raison à Oppidum, a une origine tudesque comme Wepen (nid à loups): que Vimy n’a pas le sens de Via (route), mais vient de Vimen {osier}. Notre confrère ne s’en est pas tenu aux seules dénominations des localités, il a fait quelques excursions des plus heu- reuses dans le domaine de l’histoire. Ainsi, s’élevant contre la légèreté avec laquelle on accepte comme fa'ts historiques des récits imaginaires, il a démontré Îles impossibilités de la bataille que certains chroniqueurs prétendent avoir été livrée à 4cg. au pied du Hont St-Eloy, entre Charles-le-Chauve et Bauduin Bras-de-Fer, et il a émis l'avis que l'engagement eyl lieu à Hartebecque, dans la plaine qui longe la Lys jusqu’à Vive-St-Eloy, localité voisine que la ressemblance des noms a fait confondre avec le Mont-St-Eloy.
Mentionnons aussi son ÂHistoire toute récente de la Prévoté d'Angicourt en Beauvoisis, qui ne le cède en rien à sa devauncière, celle des biens de l'Abbaye de Saint-Vaast
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dans la Hollande, la Belgique et les Flandres françaises.
Enfin il a expliqué plusieurs locutions employées dans’ le patois picard et surtout dans la langue usuelle d’Arras. Parmi ces explications, une aussi ingénieuse qu'im- prévue, est celle qu'il a donnée du mot 4 !’Dalu dont vous poursuivent les gamins le 1° avril. Il existait, au moyen-âge, dans les basiliques de Rheims, de St-Bertin, d'Arras, etc.. des labyrinthes ou dédales qui avaient remplacé ceux des églises des premiers siècles, on les appelait faisiliérement maisons de Dalu ; d'autre part, le Dédalus était un amusement vulgaire analogue au jeu d'oie : de là le nom de Dédalus devenu populaire pour signifier les déceptions du joueur enfermé dans le laby- rinthe et les railleries qui accueillent sa déconvenue. Le cri À l'Dalu serait donc traditionnel et les enfants, sans en connaître le sens, envoient 4 l'Dalu, c'est-à-dire aux méandres de la maison de Dédalus ceux qu'ils ont mys!ifiés et qu'ils saluent de leurs clameurs moqueuses.
Une santé loujours chancelante a tenu M. de Linas éloigné de l’Académie. Cepencant, aux mois de décembre et de janvier, il put assister à quelques réunions. Son activité élant parvenue à surmonter la maladie, il en profita pour lire plusieurs notes sur des ouvrages récem- ment publiés « Quand on n'a plus d'esprit soi-même, » disait-il, il faut bien emprunter l'esprit des autres. » Aucune parole n'étail plus erronnée, car ces communica- tions étaient toujours aussi savantes que substantielles. Lorsque nous l’entendions analyser les manuscrits de la bibliothèque de Bourges et spécialement ceux qui concernent l'Arlois, faire l'Histoire ‘'e la fabrication et de la propagation du papier en Asie et en Europe, décrire un bijou d’or en forme d'aigle, rehaussé de pierreries et datant des Hohens-
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taufen, personne n'eûl pu croire qu'une catastrophe si prochaine devait le séparer de nous. Sa dernière pensée fut pour l'Académie, puisqu'il rédigeait pour elle une note sur la cathédrale de Brunswick au moment où il fut frappé, la plume à la main.
M. le Gentil a fait sortir de leurs ruines l'antique Chopelle et l'Ermitage de Notre-Dame du Bois. Ce sanc- tuaire, jadis si célèbre, était situé au terroir d’Imercourt, paroisse de Saint-Laurent, à proximité de la ferme de Vaudrifontaine et de celle d’Hervaing ; il était le siège d’une confrérie, le but d’une foule de pélerinages et l'objet d’une dévotion particulière de la part de Messieurs de St-Vaast et de l’échevinage d'Arras: il fut supprimé en 173%, à la suite de l'assassinat de l’ermite chargé de le garder. Avec un soin scrupuleux, M. le Gentil a dressé l'inventaire de toutes les pièces concernant cette église : tableau du musée représentant la chapelle du XI[° siècle, démolie en 1640, plans et descriptions des chapelles successivement construites, procès-verbal du meurtre du dernier ermite, relations des fouilles, rien n’a échappé à ses investigations.
Mais l’art possède toujours les prédilections de M. le Gentil, qui a ressuscité l'atelier d’une notabilité artistique de notre ville, Constant Dutilleux, et qui nous a montré cet atelier débutant dans une pelite maison (le la rue de la Paix, installé ensuite rues des Promenades et St-Jean- en-l'Estrée, et définitivement établi rue St-Aubert. Par- lant avec amour dé celui qui fut son ami, notre confrère a étudié, avec sa grande compétence, les différentes manières du peintre artésien. D'abord admiraleur de Rembrandt et de Ruysdaël, il rehercha les effets de clair obscur et de pittoresque, puis se rapprocha de Van Dyck
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et de Claude Lorrain, et enfin rompit avec les traditions scolastiques pour ne plus s'inspirer désormais que de la nature. La transition s'était opérée sous l'influence et par les conseils des premiers maitres de l’école moderne française, Delacroix, Corot et Paul Huet; personne n'ignore qu ils étaient en relations étroites d'amitié avec notre compatriote. M le Gentil nous a fait vraiment assister à l'enseignement que Dutilleux donnait à ses élèves, dont la plupart portaient des noms connus dans les arts et dans les lettres. Cet enseignement peut se résumer en ces mots: « Ennemi du métier et surtout » des procédés, Dutilleux préconisait le sentiment qui, » seul, caractérise le vrai talent et que toute l’habileté » du monde ne saurait remplacer. »
Enfin l'Académie ne s’est pas bornée à ses travaux intérieurs, elle a voulu être aussi au courant des ouvrages nouveaux. Cette préoccupation nous a valu nombre de comptes-rendus verbaux aussi sérieux qu'érudits.
M. de Hauteclocque a analysé le remarquable livre de M. Jules-Marie Richard, membre honoraire de l’Académie. Ce volume, rédigé tout entier d’après les comptes existant aux Archives du département, retrace les détails de {a Maison de la comtesse Mahaut d'Artois, et a valu à son auteur les approbations et les distinctions les plus _flatteuses
De même M. Lecesne vous a entretenus des articles publiés dans la Revue des Deux-Mondes par M. Larroumet sur Molière et sa troupe; 11 y a quelques jours, il lisait et commentait un autre article où M. Gaston Boissier appréciait l'Edit de Milan et les idées de tolérance de Constantin.
M. de Mallortie, à propos d'un article de M. Bréal,
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dans îe Journal des Debats, vous a fait connaître une petite brochure de M. Darmstetter qui est intitulée la Vie des mots, et qui montre comment ils naissent, comment ils vivent entre eux et comment ils meurent.
J'énonce seulement pour mémoire le résumé que j'ai donné du magnifique ouvrage de M. Fustel de Coulanges qui a reconstilué le domaine rural chez les Romains.
Toutes les lectures, communications et comptes-rendus ont élé accompagnés et suivis de discussions et explica- tions, dont quelques-unes ont constitué des conférences véritables el complètes sur les questions traitées ainsi inopinément. [l est bien à regretter que leurs auteurs aient eu la modestie trop grande de ne pas vouloir les consigner par écrit, nous ne serions pas réduits à n’en conserver qu'une trace par trop fugitive dans notre mémoire souvent infidèle et dans nos procès-verbaux toujours incomplets.
Je suis arrivé au terme de la tâche que votre rêclement impose à votre Secrélaire.Je ne conserve aucune illusion et je sais que je n ai su éviter ni la longueur ni la mono- {onie qui effrayaient mon érudit prédécesseur. Quant à la longueur, elle vient un peu de votre fait, mes chers Confrères; vous avez beaucoup travaillé et il ya beaucoup à dire si l'on ne veut passer sous silence aucun de vos travaux. Pour la monotoaie, la responsabililé en retombe tout entière sur le rédacteur, mais un premier début n'est jamais exempt d'inexpérience, et l’auteur fait appel à cette pensée pour excuser sa faute.
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RAPPORT
sur le
CONCOURS D'HISTOIRE
par M. l’Abbé Deramecourt
Membre résidant.
MESSIEURS.
SNÇOTe Académie accueille et favorise tous les travaux Ne l'esprit, d’où qu'ils viennent et quels qu'ils soient. Au-delà même des larges limites qu’elle trace dans le programme de ses concours. elle laisse encore la porte ouverte à tous les ouvrages personnels, indépendants, originaux, et ces fils,
Qu'en son sein elle n’a point portés,
ne sont pas les moins bien venus.
Comme les consuls de l’ancienne Rome, elle ne se contente pas d'établir ses camps et de transporter ses propres légionnaires aux extrémités les plus opposées de l'empire des Lettres, des Sciences et des Arts, elle admet encore, avant le coucher du soleil, et même après, les al- liés, les étrangers, voire même les adversaires de la veille
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et du lendemain, à franchir son enceinte, à coucher sous ses tentes, à exposer sur sa place, et elle ne marchande à personne ni son bon accueil ni ses récompenses.
Les Espagnols et les Français étaient loin d'en agir ainsi vers le milieu du XVII* siècle, à l’époque malheureuse où le Wémoire hors concours dont j'ai mission de vous parler m'oblige à vous transporter aujourd'hui.
Ce Mémoire, qui raconte l’histoire de l’Artois de 1635 à 1648, est surtout rempli, — et il compte 444 pages, — de sièges, de batailles, de pillages, d’incendies, en un mot de tout ce lamentable cortège qui accompagne et qui suit toutes les guerres en général et la guerre de Trente Ans en particulier.
C'est ce que l’auteur eût pu nous dire au début de son travail, en en traçant les grandes lignes et en éclairant potre marche par quelques considérations générales. A-t-il fait ce travail ailleurs, ou bien at-il voulu nous laisser aux prises avec l'inconnu? Peu importe. Je constate, en tout cas, que MM. les Membres de la Commission d'histoire sont entrés dans ses vues en choisissant pour Rapporteur le seul de leurs collègues qui n'avait pas écrit en totalité ou en partie le récit de cette triste période. Puisqu'on nous laisse ignorer les causes et le théâtre de la guerre qu'on nous raconte, il eût été commode et utile, en effet, d'apprendre ces choses-là des historiens qui sont ici et qui ont traité le même sujet.
Car il faut remonter assez haut pour bien expliquer comment notre Artois a été si longtemps et si vivement disputé entre les Espagnols et les Français. Nos ancêtres, Bourguignons décidés, se montrérent non moins favora- bles à l'Espagne. Etait-ce rancune des rigueurs de Louis XI ou reconnaissance pour les privautés que leur avaient
nes
témoignées Charles-Quint, Philippe IT et les Archiducs ? Je l'ignore ; le fail est, qu'au dire de Richelieu, qui ne les aimait pas, « les Artésiens étaient devenus plus Espa- gnols que les habitants de la Castille ».
L’Artois, de plus, dans le grand duel qui se poursuivait entre la Maison de France et la Maison d’Autriche, était comme une sorte de terrain vague qui servait de limite entre le domaine direct des rois de France el les anciennes possessions des ducs de Bourgogne. Aucun obstacle natu- rel, aucun cours d'eau important, aucune chaîne de col- lines ne marquant ces limites, les deux partis allaient de la Somme à l’Escaut el à ses affluents, en passant et repassant sur notre territoire ruiné el ne s'arrêtaient, de temps en temps, qu'autour de nos places fortes, de nos châteaux et même de nos clochers, pour en faire alterna- tivement le siège.
Aussi, nulle part, pas même en Allemagne, ne se réalisa plus à la lettre ce tableau que la reine-mère traçait des malheurs de ce temps: « Le pays était couvertel mangé des gens de guerre, et, par les projets d’un furieux et d'un mélancolique, qui n'avait pas quatre mois à vivre, on allait voir les nations aigries, les peuples passés au fil de l’épée, les villes saccagées, les églises abattues, la religion bannie, la noblesse ruinée et les maisons royales par terre. »
Encore, si l'on voyait clairement un grand but pour- suivi par delà ces dévastalions et ces ruines : mais il faut y regarder de près et longtemps pour découvrir le jeu des deux partis, de l'Espagnol surtout.
En définitive, depuis la célébre bataille de St-Quentin, c'est à Paris que visaient les descendants de. Charles- Quint...
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Philippe IT avant manqué l’occasion, ses successeurs, quoiqu engagés au nord avec les Hollandais, s’efforcèrent de la ressaisir par l'intrigue et par l’épée. La dextérité de Henri IV, la ténacité de Richelieu, le génie de Turenne et de Condé écartérent le danger, mais il renaissait sans cesse, et une bataille gagnée par les Espagnols aux sources de l’Escaut ou à celles de la Somme, à Honnecourt ou à Corbie, pouvait leur ouvrir le chemin jusqu’à la capitale de la France.
Là était le véritable péril, et tout en massant ses troupes sur la Somme, que défendaient ses tourbières et ses prairies marécageuses, ses forteresses d’Abbeville, d'Amiens, de Péronne et de Ham, avec Doullens comme poste avancé, le roi de France se bornait à gagner du terrain pied à pied, à saisir quelques PIÈCES fortes, à grossir peu à peu son domaine.
Une fois fixé sur ce terrain de la lutte, et quelque peu éclairé, par des préliminaires qui se dégagent de la lecture du Mémoire, et qu’il eût suffi d'y me‘tre en lumière dès le début. on s'aventure avec moins de défiance dans le dédale des événements. Ces évènements, qui se succèdent et s'accumulent sous nos veux, l'auteur du Mémoire les a puisés aux bonnes sources et analysés avec scrupule. Il ne nous fait même grâce d'aucun incident: les villages saccasés et le nombre des maisons brûlées, les clochers pris et les rencontres de fourrageurs, le chiffre des blessés et celui des tués, il a tout relevé et contrôlé avec une sollicitude d’archiviste.
Mais c'est au récit des nombreux sièges de nos villes et de nos forteresses que notre auteur se donne carrière. Siège d’Auxi et siège de Saint-Omer, siège d'Hesdin et siège d’Arras, siège d’Aire et siège de Bapaume, siège
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de Lens et siège de La Bassée ; il nous donne sur chacun les détails les plus complets et les plus techuiques. C'est un vrai traité sur la matière, el on sait si elle était abon- dante et compliquée, même avant que Vauban ne l’eût encore perfectionnée.
La description des batailles ne le cède pas à celle des sièges. Îl n’y a pas de si petit fait signalé par les Mé- moires du temps et par les écrivains spéciaux qui ait échappé aux investigations de notre chercheur. Il a tout lu et beaucoup profité de ses lectures. Modeste à l'excès, il formule ses jugements avec une extrême réserve et souvent en empruntent l’appréciation des autres. Ajou- tons qu'il cite toujours ses autorités et qu'il traite les personnages dont il parle avec la vieille courtoisie fran- çaise. Jamais un trait qui fasse sourire, ni l’une de ces expressions qui soit au-dessous du style un peu solennel de l’histoire.
Au risque d'étonner ceux qui m'écoutent et peut-être de scandaliser le docte et consciencieux auteur dont je parle, j'avouerai que ce n’est plus lout à fait de cette façon qu'on écrit aujourd'hui, même pour les Acadéinies de province. |
Les portraits, les rapprochements, les anecdotes bio- graphiques, les tableaux d'époques, les descriptions géo- graphiques, la politique, l'économie, la science sociale apportent de plus en plus leur contingent à l'historien : ils animent, colorent et complètent les récits. Derrière la plume de fer on aime à sentir un cœur de chair, au-dessus des fails, ua esprit quiles classe et, derrière eux, un juge- ment qui les loue ou qui les condamne sans barguigner. Il me plairait, par exemple, de connaitre en détail, de voir, pour ainsi dire, en photographie, ce Jean de Ram-
bures, gouverneur de Doullens, le fils du brave Ram- bures, dont Richelieu faisait cas, et qui donnait si bien la chasse aux Espagnols, qu’il mettait le gouverneur de Frévent dans l'obligalion de s'échapper en chemise. La manière dont il s’empara du château d’Auxi est d’ailleurs des plus intéressantes et c'est une véritable (rouvaille que notre Mémoire a faite pour l'histoire locale en le racontant.
Et ce Gassion, si connu dans nos contrées, que son nom propre y est devenu un nom commun, n y aurait-il pas intérêt à en savoir un peu plus au long sur son compte ? Huguenot de religion, fils et frère de huguenots, il avait fait pourtant ses études chez les Barnabites et chez les Jésuites, quand il s'engagea dans les bandes de Rohan, pour passer ensuite au service « du boulevard de la foi protestante », « le lion du Nord », Gustave-Adolphe, et revenir enfin offrir son épée au roi de France, avec « les” Weymariens ». C'était un homme de güerre autant qu’on peut l'être, également prompt à la réplique et à l’action et tenant tout ensemble du reître et du gascon Avec celà, exigeant pour le soldat, et toujours au premier rang, robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier les armes, mais indulgent aux pillards et terrible « désâtier » lui-même. Ses troupes l’adoraient, quoiqu'il payât peu de mine, avec sa petite taille, son visage osseux et carré et ses veux durs. Au demeurant, le plus clairvoyant des officiers d’avant garde et le plus vigoureux des officiers de bataille. Entre les mains du grand Condé, il fera des merveilles.
A côté de Gassion et par l'intérêt que présentent tou- jours les contrastes, on aimerait à connaître aussi. par les petiis côtés, si vous voulez, Du Hallier et Sirot. Le | re-
"At —
mier, destiné d'abord à l'Eglise, nommé même à l'évêché de Meaux, avait conservé quelque chose de son ancien état. Des formes douces n’excluaient pas chez lui l’obsti- nation ; sa hauteur d'esprit, son courage passif, son habitude de la guerre en faisaient un utile modérateur et un sage conseiller. Tel n’était pas le bourguignon Sirot ; il avait servi tour à tour les Impériaux, les Suisses et les Français. Ses scrupules n'’allaient pas loin, et sans man- quer de sagacité, il avait une plus grande confiance dans son propre mérite.
La Meilleraie n’était pas seulement le cousin de Riche- lieu et ne devait pas qu'à cette puissante recommandation sa haute fortune et son bâton de maréchal. Quoique de petite taille et de piètre mine, peu cultivé et déjà cassé, brutal et violent, il était très brave et il devait donner sa mesure au siège d'Hesdin de 1639. Il est vrai que le siège d'Arras lui fait moins d'honneur. Gassion, Gesvres, La Ferté qui sont sous ses ordres et Condé qui débute sans rien dire à ses côtés, n'en servent pas moins un chef médiocre, incommode et dur que la fortune avait mis à leur tête. Chatillon et Chaulnes, le premier, petit-fils de l'amiral Coligny et le second, frère puiné du connétable de Luvynes, représentaient l'influence protestante et le favorilisme royal dans les conseils de Louis XIIT. Chatil- lon élait brave homme, court et lourd de corps comme d'esprit et d'un calme proverbial. Le second avait peu de services et peu de valeur. C'était en somine un assez faible trio que celui de ces généraux qui prirent Arras en 1640, et Richelieu avait toutes les peines du monde à les tenir d'accord. Leurs divisions devinrent même prover- biales et quand il rencontra plus tard les mêmes difficultés devant Perpignan, le grand cardinal se contenta d'écrire: « Le vent d'Arras souffle ici. »
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Après ces chefs, au-dessus d'eux, il est plus intéressant encore de voir Richelieu occupé à la mission délicate et difficile de choisir des généraux. 1 les prend un peu partout, puis les déplace, les change, les brise, selon qu'ils servent la France et lui, plus ou moins bien, jusqu'à ce qu'enfin il trouve deux hommes: Turenne et Condé.
Quand ils apparaissent sur la scène, qu'ils la quittent ou qu'ils là couvrent de leur gloire, comme j'annerais deux médailles frappées à leur effigie, pour graver leur por.rait dans mon souvenir |
Il n’est pas jusqu à la composition des armées, leur esprit, leur moralité. dont j'aimerais à me rendre compte. Etait-ce la nouvelle tactique de Gustave-Adolphe et de Maurice de Nassau qui avait la préférence de nos géné- raux, ou b'en s'en tenait-on encore à ce vieil et glorieux ordre de bataille où les Espagnols avaient été longtemps les maitres ? où ils l’étaient encore.
Car, à vrai dire, pendant que l'armée française man- quait d'ardeur, de confiance et de cohésion, sous la dure main de Richelieu; pendant que l'artillerie française était généralement pauvre et mal montée et que la cavalerie française manquait de souffle, l'armée espagnole conserva longtemps le prestige de sa supériorité.
« Au milieu des petites places éparses dans les vastes plaines des Pays-Bas, a écrit M. le duc d'Aumale, dans sa belle Histoire des princes de Condé (1), que je ne fais que piller ici, l'armée du roi catholique figurait comme une citadelle vivante et mobile destinée à contenir les peu- ples dans la soumission et à résister aux invasions, diffi- cile à ravitailler mais menaçante, dominant au loin,
(1) Tome 1vV, page 21.
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poussant de vigoureuses sorties. On pouvait l’entamer, la frapper dans ses dehors ; tant qu'elle restait debout, l'adversaire ne devail compter ni sur une victoire défi- nitive ni sur une conquête durable. »
Les fantassins, qui avaient tous de longs services et nés pour la plupart en Espagne, formaient la principale ressource de cette armée. Ils avaient cerlaines vertus de soldat : la frugalité habituelle, la patience, le mépris de la mort. Fiers, fatalistes, violents, impitoyables, ils se montraient à l’occasion sans frein dans la débauche et, le lendemain, pleins de résignation dans la misère. Les officiers étaient de la même caste que les soldats : tous se croyaient gentilhommes, hidalgos, comme ils disaient, et les généraux les traitaient familièrement. C’étaient comme les argyraspides d’Alexandre, les vétérans de César, la vieille garde de Napoléon.
Autour de ces bandes qui diminuaient de jour en jour, se multipliaient les recrues faites en Italie, en Allemagne, en Franche-Comté, en Flandre, troupes peut-être plus alertes, mais moins fermes, moins disciplinées, avec plus de besoins et plus de vices. Ceux-là trainaient après eux des femmes et des valets en grand nombre et il faut se reporter aux gravures de Callot et des maitres fla- mands pour se figurer avec des licence vivaient ces expatriés.
Les éléments aisparates dont se composait l’armée espagnole se retrouvaient jusque dans ses chefs. Si le Cardinal-[nfant, fils de Philippe IIT, était un Espagnol de sang royal, Don Franscisco Melo était un cadet de famille portugaise, Beck un pâtre du Luxembourg et Fontaine un gentillâtre lorrain.
Pour tenir unies toutes ces forces, il eût fallu des
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hommes de génie. C’est du côté de la France qu'ils se rencontrèrent. Dés lors, la victoire de Lens et la conquête de l’Artois s'expliquent facilement.
Tel pourrait être, en raccourci, le cadre du Mémoire qui nous occupe; du reste, le tableau a, par lui-même, une réelle valeur. |! est aussi complet qu'on le peut désirer ; il n'y manque pas un détail.
C’est pourquoi votre Commission d'histoire lui a dé- cerné à l'unanimité une médaille d'argent.
GOD BLESS YOU
Lecture faite
Par M. Ed. Lecesne
Membre résidant
Dans une chambre étroite une mère et sa fille, Les seuls débris restant de toute une famille, Vivaient péniblement. Sur elles le malheur N’avait pas constamment exercé sa rigueur :
La fortune, au contraire, avait en abondance Longtemps de ses faveurs comblé leur existence. Le père avait été grand manufacturier.
Son établissement comptait plus d’un millier
De travailleurs devant à sa riche industrie,
Pour eux et leurs enfants, le soutien de leur vie. Mais d'importants revers, coup sur coup répétés, Avaient tranché le cours de ces prospérités.
Il ne put résister à cette déchéance :
Miné par le chagrin, une lente souffrance Ebranla sa raison, et le mit au tombeau.
Portant ainsi le poids de ce pesant fardeau,
Deux femmes se trouvaient presque dans la misère. On l’a dit bien souvent : pour des femmes que faire, Lorsqu’après la fortune elles ne voient au loin Qu'un horrible horizon de peine et de besoin ? Hélas ! uniquement se présentent pour elles Deux moyens d'affronter des calamités telles :
= 130
Travail ou déshonneur !.. Malgré l’affreux destin, Celles-ci du devoir suivaient le seul chemin: Plulôt que de rester à la honte asservie, Chacune eût préféré sacrifier sa vie.
Il fallut donc trouver un emploi manuel
Qui les fit subsister. Dans cet état cruel
L’aiguille leur fournit un secours bien précaire. La mère était âgée et valétudinaire :
Son pénible travail trop souvent n’arrivait
Qu’à tirer de ses doigts un ouvrage imparfait.
La fille tout le jour faisait des broderies
Et confectionnait de fines lingeries ;
Même, le plus souvent, cette occupation Absorbait de ses nuits une ample portion.
Bien des fois, quand au loin la cloche de l’église Lançait les douze coups de minuit, quand la bise De l’aquilon soufflait à travers le quartier,
Et qu'il ne restait plus de feu dans le foyer,
Par sa besogne encore elle était retenue.
Alors, d’un long sommeil sa mère revenue, Tendrement l’exhortait à prendre du repos ;
Mais elle, à ce conseil répondait par ces mots:
«€ Dors : la fatigue encor ne m’a point éprouvée. » Et pourtant, elle était fortement énervée
Par l’excès du travail et par le manque d'air.
Son visage altéré n’avait plus sôn teint clair,
Et, quoique sa beauté fût encor remarquable,
Ses traits étaient empreints d'une langueur notable. Enfin, tout sur ce front, d’un nuage obscurci, De la gêne indiquait la lutte sans merci.
C’est que rien ne pouvait conjurer le ravage
Du malheur qui, malgré ces efforts de courage, Sur ce triste réduit semblait s’amonceler,
Les profits n'étaient pas suffisants pour combler De cet intérieur les modestes dépenses.
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Chaque jour aggravait les dures conséquences De cette extrémité. Bientôt le dénûment
De dettes produisait un flot toujours montant. Avant tout, le loyer demeurait en arrière.
De l'habitation était propriétaire
Une dame très riche et veuve aussi, n'ayant D'une courte union recueilli qu’un enfant. C'était une riante et fraîche créature,
À l’air plein de malice et de désinvolture :
Elle venait d’avoir quinze ans ; elle obtenait
De sa mère à peu près tout ce qu’elle voulait. Pour lors, il arriva qu’en la pauvre demeure Toutes les deux, un jour, entrèrent de bonne heure. La dame avait en soi fermement résolu
D’exiger de sa dette un paiement absolu.
Dès le premier coup-d’œil elle fut étonnée
De trouver une chambre aussi bien ordonnée : Au lieu d’y rencontrer cette confusion
Des logis sur lesquels pèse l’affliction;
Du repas matinal il ne restait plus trace,
Et déjà chaque chose était mise à sa place.
Les deux femmes tiraient l'aiguille avec ardeur. Pendant qu’on s’expliquait, non sans un peu d’aigreur, Sur le sujet brûlant d’une telle visite,
Et la difficulté de s’acquitter de suite,
La jeune enfant sentait un très vif embarras
De se trouver présente à ces tristes débats,
Et, fronçant le sourcil, se tournait sur sa chaise : Elle aperçut au mur une aquarelle anglaise,
De famille longtemps espèce de bijou,
Qui pour titre portait ces mots : God bless you. Elle représentait une jeune bergère
Qui gardait des moutons, et devant un calvaire Priait.dévotement, pendant que son troupeau
A l’ombre était couché sur le bord d’un ruisseau.
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Surprise du sujet, surtout de la légende,
Dans ce cadre elle crut lire une réprimande
Pour la sévérité de sa mère, et soudain
Elle prit la parole avec un ton calin :
« Je voudrais bien avoir de ces objets, dit-elle,
» Que si parfaitement brode Mademoiselle :
» Je ne possède encor qu’un modeste trousseau ; » De la mode il est temps de me mettre au niveau. » J’ose donc affirmer que, sans tarder, ma mère » À sa fille fera le présent qu’elle espère. » Celle-ci, comprenant où voulait en venir
Son gracieux lutin, S'empressa d’adoucir
Sous ce prétexte heureux l'exigence excessive Dont elle avait usé dans une ardeur trop vive. Elle reprit ainsi : « Puisqu'immédiatement
» Il me faut condescendre au désir d’un enfant
» Peut-être trop gâté, je demande à ces dames » De confectionner ce que tu me réclames,
» Les priant d'apporter leurs soins afin que tout > À la solidité joigne le meilleur goût.
» La somme assurément, qui par moi sera due, » Dépassera beaucoup celle qui, débattue
» Tout à l'heure entre nous, pour ma rigidité
» Aurait pu vous donner quelque animosité.
» Nous allons à présent être vos débitrices :
» C’est ainsi que du sort s’exercent les caprices. » On doit penser combien ces accents généreux Firent battre les cœurs et mouillèrent les yeux. Ces pleurs étaient versés par la reconnaissance ; D'un. noble mouvement c'était la récompense. Et, quand on se quitta, la satisfaction
Sur checun répandait sa douce émotion :
C’est que les uns trouvaient le destin moins contraire Et les autres goûtaient le plaisir de bien faire.
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LES
ÉLECTIONS MUNICIPALES A POMPÉI
EN L'AN 79 APRÈS JÉSUS-CHRIST
par M. de Mallortie
Président
MESSIEURS,
« On a beaucoup parlé de Pompéi, mais il reste beaucoup à en dire. » C'est ainsi que M. Boissier com- mence une de ses charmantes promenades archéolo- giques. Les fouilles, en effet, continuent et n'ont pas cessé d’être fécondes ; elles sont dirigées, depuis 1860, par un des archéologues les plus distingués de l'Italie, M. Fiorelli. C’est une bonne fortune rare, et qui a produit les plus heureux résultats.
Lorsque le 30 mars 1748, l'ingénieur Don Rocco Alcubierre fut autorisé par le roi Charles IIT (Doa Carlos d'Espagne) à remuer la cendre qui depuis seize siècles et demi recouvrait Pompéi, les explorateurs n’avaient qu’un dessein : trouver des objets d'art pour enrichir plus vite le Musée que le Roi veuait de fonder à Portici et dont Herculanum faisait seule les frais.
Rire
Dès lors, il est aisé de s’expliquer la manière dont les travaux furent conduits. On se souciait peu de pénétrer les secrets de l’antiquité; on n'avait ni plan, ni méthode; on fouillait au hasard et en divers endroits à la fois, selon l'espérance qu'on avait de quelque bonne fortune ; si l’on ne trouvait rien après quelques recherches, on abandonnait la fouille commencée et l’on se transportait ailleurs. Pour se débarrasser des décombres, on les rejetait sans façon au plus prês, voire même sur les maisons déjà découvertes qu’on rendait ainsi à l'obscurité d’où l’on venait à peine de les retirer. Quant à celles qu'on laissait au jour, on ne prenait aucune précaution pour les conserver. Les fresques qu’on n'avait pas jugées dignes d’être transporlées au Musée de Portici, et plus tard à celui de Naples, restaient exposées au vent et au soleil qui en effaçaient vite les couleurs. Les mosaïques achevaient de se détruire sous les pieds des voyageurs et des ouvriers; les murs se lézardaient et finissaient par s’écrouler. Bref, pendant toute la fin du X VITI° siècle, les fouilles furent conduites avec si peu de respect pour les monuments, qu'elles ressemblaient à un pillage. Quelques hommes de sens et de science, comme l’abbé Barthélémy (en 1755), faisaient bien entendre des plaintes; mais comme ces fouilles, après tout, rapportaient des chefs-d’œuvre, et que, grâce à elles, le Musée de Naples était devenu l’un des plus riches du monde, on laissait dire les mécontents. En réalité, ce système barbare, malgré quelques ménagements que le temps fit introduire, a duré jusqu’à nos jours.
Avec M. Fiorelli, tout a changé. Il a dit, il a répété « que le principal intérêt des fouilles de Pompéi était » Pompéi même ; — que la découverte des œuvres d'art
= At
» ne devait passer qu'après, — qu’on cherchait, avant tout, à ressusciter une ville romaine qui nous rendit la » vie d'autrefois, — qu'il la fallait entière et dans ses » moindres masures pour que l’enseignement fût com- » plet, — qu'on voulait connaître, non-seulement les » maisons des riches ornées de leurs fresques élégantes, » revêtues de leurs marbres précieux, mais aussi les » demeures des pauvres avec leurs ustensiles vulgaires » et leurs grossières caricatures.
Dans ce dessein, tout devenait ie et il n’était plus permis de rien négliger. Aujourd'hui, grâce à un travail opiniâtre de plusieurs années, la partie décou- verte de Pompéi l’est entièrement : on l’a toule sous les yeux, avec ses moindres ruelles, ses maisons les plus médiocres, ses boutiques les plus humbles, et l’on peut prendre, en la parcourant, une idée plus vraie et plus complète de la vie antique.
Or, le touriste ou le savant qui se proméne dans les rues généralement droites et peu larges de cette an- cienne ville, remarque sur les murs et les piliers, entre les portes et les fenêtres des maisons, des inscriptions latines, tracées au pinceau, à hauteur d'homme. Les lettres sont fines el effilées; leur longueur varie de à 30 centimètres. Elles sont peintes d'ordinaire au minium, sur la couche de chaux ou sur le stuc blanc dont les pierres de tuf des maisons sont recouvertes : parfois, pour donner du relief à l'inscription, le stuc revêt la forme d'une tablette carrée. Dans les rues prin- cipales, peu de murs, peu de piliers en étaient dépour- vus ; mais, dans les premiers temps des fouilles, les morceaux de stuc contenant des inscriptions furent dé- coupés el transportés au Musée de Naples ; actuellement,
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on les laisse en place. Ces inscriptions sont toutes, ou presque toutes, des réclames électorales.
Dans le magnifique Recueil des inscriptions latines (Corpus inscriptionum latinarum) publié par les soins de l'Académie de Berlin, un volume est consacré aux inscriptions de Pompéi, peintes ou tracées au stylet (couteau ou clou), ce qu'on appelle communément Les graffiti. Ce volume a paru en 1871 et ne contient donc que les inscriptions de la partie de la ville qui était déblayée à cette époque, un bon tiers environ. On y lit mille quatre cent cinquante inscriptions peintes, et, sur ce nombre, il n'y ‘en a pas cent qui ne soient des réclames électorales. Celles-ci ne se rapportaient pas toutes, il est vrai, à la dernière lutte, celle de 79. Il y en à même une centaine qui se distinguent des autres par des lettres plus grasses, par des ligatures plus compliquées ; et, à en juger d’après le caractère archaïque de la latinité et les noms des candidats recommandés, on les fait remonter à l'époque d’Auguste et au-delà. Maïs aussi, elles se trouvent, pour la plupart, sur les pierres de tuf elles- mêmes, et elles ne sont devenues visibles que par suite de la chute des couches de stuc qui les recouvrait. Elles datent, par conséquent, du temps qui a précédé immédiatement l'introduction du revêtement des murs par le stuc ; et si, d'une part, elles fournissent le moyen de déterminer approximativement cette époque, d'autre part, elles sont la preuve manifeste que les recomman- dations électorales étaient, à Pompéi, une ancienne cou- tume. C'était la mode de publicité de ce temps-là.
Sans doute il existait en ce siècle un journal officiel de Rome. M. Victor Leclercq a fait un livre très savant et très curieux, intitulé : Des journaux chez les Romains ;
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dans les thermes on lisait les gazettes de Rome (actes diurnes ou journaux); mais dans les petites villes de l'Italie, il n° y avait pas de publications périodiques pour notifier et recommander les candidatures locales ; il n’y avait pas d'imprimerie qui permit, comme de nos jours, de distribuer par milliers des manifestes aux électeurs, ou d’orner les murs de placards multicolores. Par com- nensation, les réclames électorales des habitants de Pompéi n'étaient pas exposées à être souillées et lacérées par des mains malveillantes, ni à être recouvertes aussitôt d'autres affiches, ni même à subir, comme le papier, l'action de toutes les intempéries de l'air. L’électeur veillait sur l'inscription qu'il avait fait peindre à côté de sa porte, et, alors même que l'élection était terminée, il tenait à honneur de conserver à tous les regards, le souvenir du patronage qu’il avait accordé, aussi longtemps que de nouvelles recommandations ne réclamaient point une partie du mur ou du pilier dont il disposait. Alors, recouvrant la pierre blanche d'une nouvelle couche de chaux, ou le stuc d’une nouvelle couche de stuc, il trouvait une nouvelle place pour l'inscription, et c'est ainsi qu’en différents endroits, à travers les couches de blanchissage ou sur les couches superposées de stuc, on a lu les recommardations successives de diverses années. Les voisins, spécialement, aimuient à conserver intact l'appui qu'ils avaient donné à des candidats de leurs quartiers, et, en bien des endroits, ces inscriptions sont un moven presque certain pour découvrir les demeures des grandes familles de Pompéi.
Voilà ce qui explique le nombre considérable d’excita- ons électorales qui recouvrent les murs des maisons. En décomptant les anciennes dont nous avons parlé,
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elles sont encore, pour la partie actuellement déblayée, — et qui n’est que la petite moitié de la ville, — de mille trois cents à mille quatre cents, réparties entre cent seize candidats. Celles-ci sont toutes ou presque toutes posté- rieures à ce terrible tremblement de terre de l'an 63 après J.-C, qui détruisit une grande partie de la ville de Pompéi.
On voit quel fouillis de candidatures bariolait les murs de la ville Le bourgeois qui circulait sur les trottoirs des rues étroites de Pompéi, ne pouvait promener les yeux sans rencontrer les noms des personnages qui depuis dix ans, depuis quinze ans même, avaient brigué les fonctions publiques, et qui, après avoir réussi, n'avaient pas seulement géré, pendant une année, la magistrature à laquelle ils avaient été élus, mais en outre étaient devenus décurions ou conseillers communaux à vie; car le conseil communal, qui se composait de cent membres, se complétait, avant tout, par les magistrats municipaux sorlant de fonctions {1}. Parmi les décurions de Pompéi, il y en avait peu dont le nom n'eût été lu et relu. pendant des années, sur les affiches électorales. Inutile d'ajouter que tous les habitants devaient connaitre leurs noms par cœur. Pense-t-on que cette publicité de tous les jours et qui se continuait pendant plusieurs années, ne füt point de nature à donner du relief, et j oserais dire de la popularité, aux grandes familles municipales ?
Mais parmi cette centaine de candidats dont les noms se disputaient les murs, comment l'électeur reconnaissait- il les derniers venus, ceux qui lui étaient recommandés pour les prochaines élections ?
(1) Willems. — Droit public romain.
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L’éclat de la fraîche peinture faisait sans aucun doute ressortir les candidatures du moment, au milieu des anciennes inscriptions dont la couleur s'était ternie sous l'action de l'air et de la lumière. Pour ceux qui les lisent après un intervalle de dix-huit siècles, il n'est pas aussi aisé de reconnaître, dans le nombre de candidats, les noms de ceux quise soat disputé l'honneur d’administrer la ville pendant la terrible année qui devait l’engloutir.
Pompéi, comme les colonies et les municipes de l'Empire, jouissait de l'autonomie communale ; mais, tandis que la plupart des communes étaient administrées par trois collèges de magistratures (1) dont chacun se composait de deux titulaires, à Pompéi, il n’y en avait que deux : les deux duumvirs, juri dicundo, que l’on pourrait appeler les bourgmestres ou les maires de la commune, exerçant de plus la juridiction qui n’était pas réservée au pouvoir central, — et les deux édiles que nous pourrions qualifier, à Pompéi, d’échevins de la voirie et des travaux publics. La garde du trésor commu- nal, qui ailleurs était confiée à deux questeurs, semble, à Pompéi, avoir appartenu aux duumvirs. Les fonctions municipales étaient annuelles et électives. L’électorat appartenait à tous les bourgeois majeurs. Cependant, bien que les élections se fissent au suffrage universel, elles ne se décidaient point par la majorité des votants.
L'unité électorale n'était pas le vote individuel de chaque électeur, mais le résullat de chaque bureau électoral, appelé tribu ou curie, lesquelles tribus ou curies correspondaient probablement à des divisions territoriales de la cité. On proclamait donc élus les
(1) Willems. — Droit public romain.
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candidats qui réunissaient la majorité relative des voix dans la majorité absolue du nombre des bureaux élec- toraux. Tout électeur n’était pas éligible. Pour être éli- gible, il fallait posséder une fortune déterminée, dont le minimum semble avoir été de 100,000 sesterces (environ 20,000 fr.). De plus, les candidats aux fonctions qui participaient à la gestion financière, élaient obligés de fourair, au jour de l'élection, avant le vote, une bonne et due caution à la commune ; et au lieu de recevoir des honoraires, les magistrats devaient dépenser, de leur propre fortune, à des jeux publics ou à des travaux d'utilité publique, une somme d'argent dont le minimum élait fixé par la loi (1).
Les fonctions municipales étaient annuelles. Elles commençaient le 1‘ juillet pour finir le 30 juin de l’année suivante. Les élections avaient lieu environ trois mois auparavant, c'est-à-dire dans le courant de mars.
Pompéi fut ensevelie sous les laves du Vésuve les 23, 24 et 25 août 79 après J.-C. Les deux duumvirs et les deux édiles de la dernière année, qui venaient d'entrer en charge le 1°" juillet, avaient donc été élus au mois de mars.
Or, l'étude comparée des recommandations électorales a conduit à cette conclusion que l’édilité avait été briguée, en cette année, par six candidats et le duumvirat par quatre. Ces dix candidats ne réunissent pas moins de cinq cent quatre-vingt-dir recommandations dans les rues déblayées jusqu’à ce moment. Si l'on admet les mêmes proportions de nombre pour la partie encore ensevelie, on arrive à'un chiffre minimum de quinze cents recom- mandations.
4) Willems. — Droit public romain.
= AT
Dix candidats pour quatre places, quinze cents affiches électorales dans une ville de rang inférieur dont les remparts ont une circonférence de deux kilomètres et demi, et dont la population totale, libre et servile, est évaluée aux deux chiffres extrêmes de 12,000 ou de 30,000 habitants, ne sont-ce pas là les indices d’une lutte vive, ardente, d'élections plus chaudement disputées peut-être que ne le sont nos élections communales dans nos villes de province, surtout si l’on se rappelle que les fonctions étaient annuelles, que chaque année ramenait de nouvelles compétitions ?
Il est possible aujourd’hui de rechercher et de constater le caractère de cette lutte électorale en exposant, aussi complètement que le permet la nature des documents, l'histoire des élections municipales qui eurent lieu à Pompéi dans les premiers mois de l’année 79 après J.-C.
Les lois qui réglaient les élections municipales pres- crivaient, comme le veulent nos lois coordonnées, la présentation officielle des candidatures (professio). Elle devait se faire auprès du président des comices, qui était le plus âgé des duumvirs, dans le délai fixé (intra præs- titutum diem), quelque temps avant le jour de l'élection. Se porter officiellement candidat si l'on n’a quelque espoir de réussir, ne sourit point aux candidats de nos jours et ne souriait pas davantage sans doute aux can- didats à Pompéi. Chez nous, ce sont les associations électorales, les comités qui arrêtent et présentent les candidatures ; l’échec atteint moins peut-être le candidat que le comité qui l'a présenté. À Pompéi, les comités électoraux n’existaient point ou, du moins, on n’en découvre pas trace sur les affiches. Qui donc stimulait la confiance des futurs candidats? Qui leur donnait le cou-
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rage nécessaire pour faire le pas décisif de la déclaration de leur candidature ? L'initiative est prise généralement par les voisins, par les habitants du quartier.
Le plan de Pompéi forme un ovale. Deux rues paral- lèles qui vont du nord au sud, coupées par deux rues parallèles qui se dirigent de l’ouest à l’est, divisent Ja ville en neuf sections ou quartiers : chaque section, à son tour, est fractionnée par des rues plus étroiles, par- fois tortueuses, en un nombre plus ou moins considérable de carrés plus ou moins réguliers dont le centre est occupé par un, deux ou trois hôtels, demeures des familles opulentes, et les côtés extérieurs donnant sur les rues, par des auberges, tavernes, ateliers, etc. Quand on vient de l’ouest, la première rue qui va du nord au sud s'appelle communément rue de Stabie; la partie située à l’ouest de cette rue est à peu près entièrement déblayée. A l’est de la rue de Stabie, on a mis à décou- vert, dans les quinze dernières années, les carrés immé- diatement voisins. Dans un de ces carrés demeurait Marcus Casellius Marcellus.
Il appartenait à une famille vraiment pompéienne. Cette famille ne s'était élevée que récemment au-dessus de la classe populaire ou plébéienne. Toujours est-il que Casellius était assez fortuné pour briguer les fonctions publiques et qu'il élait bien vu de ses voisins, des habi- ants du quartier; car, aux deux coins d'une des rues du carré, ils firent peindre l'affiche: Marcum Casellium Marcellum ædilem rogant vicini, les voisins demandent la candidature à l’édilité de Casellius Marcellus.
Ils ne se contentent pas de cette demande collective. La plupart des voisins la répètent sur les murs de leur maison. Aux environs du même carré, on ne lit pas
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moins de dix-huit demandes. Les noms de ceux qui occupaient les maisons et qui demandaient la candidature étaient connus du public; aussi généralement ne se nomment-ils pas. À l’angle sud-est qui avoisine, au nord, le carré précédent, demeurait un boulanger qui avait un commerce assez important. La bigarrure des affiches qui ornent le mur dont sa boutique est précédée, indique bien qu’il louait des places aux amateurs de recomman- dations. Des dames mêmes s'étaient cotisées pour obtenir leur part de ce mur et, du moment qu’elles s’imposaient la dépense d’une inscription, elles trouvérent que, puis- qu’il v avait deux places d’édiles, elles avaient bien le droit de désigner deux candidats. Elles ajoutèrent donc à Casellius, Lucius Albucius Celsus. Or, quand les dames se mêlent de patronner des candidats, elles s’y mettent, on le sait, de tout cœur : « Les candidatures de Casellius et d'Albucius sont demandées par Statia et Petronia. Puisse-t-il y avoir, à perpétuité, de tels citoyens dans la colonie ! »
C’est sans doute un commentaire de cet éloge que l'on trouve sur le même mur, non plus peint, mais tracé au stylet :
« M. Casellius Marcellus, un bon édile et qui donnera des jeux magnifiques. »
En dépit de l’histoire, nous n'avons pas l'honneur de connaître ces dames, Stalia et Petronia ; mais leurs noms, bien qu'ils ne soient pas inconnus à Pompéi, bien qu’on les retrouve dans quelques autres inscriptions, n’appar- tiennent pas à des familles de rang. On a quelque droit de conjecturer qu'elles étaient des cabaretières ou des hôtelières, comme du reste la plupart des dames qui se mélaient, à Pompéi, de recommandations électorales.
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Elles avaient cependant un goût prononcé pour la poli- tique, au moins l’une d'elles, Statia. Déjà deux années auparavant, elle avait accordé son patronage à des can- didatures édiliciennes. Le même mur en conserve le souvenir.
Albucius Celsus, le second candidat réclamé par Statia et Petronia, avait également la préférence du propriétaire de la boulangerie. Enfin dans plusieurs autres inscrip- tions du même quartier, les noms de Casellius et d’Al- bucius sont fréquemment réunis.
En même temps que ces candidatures, d’autres sur- gissent en d’autres quartiers plus au nord, dans la rue de Nole, celle de Cerrius Vatia; plus à l’ouest, celle de Helvius Sabinus ; plus au midi, celle de deux voisins : Caspius Pansa et L. Popidius secundus.
Toutes ces candidatures étaient soutenues, pronées par différentes familles : la gens Helvia, la gens Popidia, la gens Ceia, la gens Poppæa, la gens Holconia, la plus illustre de toutes, et aussi par différentes associations de toute nature (collegia ou sodilicia) qui conféraient l’hon- neur du patronat à des membres de familles influentes. Il était donc de leur devoir et dans leur intérêt, de facili- ter aux membres de ces familles, l'accès aux fonctions publiques.
Aussi voit-on intervenir pour ces candidatures les différentes corporations :
Les lignari, c’est-à-dire, non-seulement les marchands de bois, les ébénistes, les menuisiers, mais encore les charpentiers, les charrons et, en général, les entrepre- peurs et ouvriers de bâtisse ;
Les pomari, c’est-à-dire les fruitiers de la ville qui ne faisaient pas loujours cause commune avec les campa- gnards ;
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Les boulangers qui, toutefois, interviennent plus rare- ment.
Il était sans doute difficile de concilier les intérêts de tous et de faire taire les préférences que leur clientèle imposait à chacun d'eux.
Nous devons ajouter en passant que la bourgeoisie de Pompéi étant, comme les ruines l’altestent, opulente et de mœurs raffinées, l’art de la boulangerie y avait atteint une grande perfection et créé des spécialistes comme les libari ou les pâtissiers, et les clibanari qui cuisaient dans des fours dits clibanes, des pains renommés pour leur beauté. Ces boulangers spécialistes étaient assez nom- breux, car il arrivait même que les clibanaires présen- tassent des candidatures. Toutefois ils n’en avaient point en l’an 79 (1). ,
Amateurs de bonne chère, les bourgeois de Pompéi préféraient les volailles et le poisson à la viande ordi- naire de boucherie. Tandis que les bouchers ne sont mentionnés sur aucune inscription, les marchands de volaille, les gallinari, qui avaient, l’année précédente, des candidatures au duumrvirat, patronnaïent, en 79, une candidature à l’édilité, et leur choix s'était arrêté sur un des deux candidats des fruitiers. Les pécheurs, sans doute assez nombreux dans une ville des côtes et que l’on appe- lait à Pompéi les piscicapi, ne patronnaientaucun candidat.
(1) En 1866, une grande boulangerie a été fouillée par M. Fiorelli qui y trouva quatre-vingts pains, toute la fournée du jour, dans le four où l’éruption du Vésuve les avait fait oublier. Ces pains, de la forme et de la dimension de nos pains de munition, ronds, déprimés au centre, relevés au bord, et comme on en pétrit encore aujourd'hui en Sicile, sont parfaitement conservés.
On peut les étudier dans les Musées de Naples et de Pompéi.
9e
Les foulons (1) (fullones, nettoyeurs et dégraisseurs d'éftofies), en 79, ne présentaient pas moins de ‘trois candidatures. Sans doute il y avait entre eux des riva- lilés : les teinturiers, infectores, et ceux qui reteignaient, offectores, ne s’entendaient pas avec les fabricants de blouses d'artisans et de paysans, les sagari, qui recom- mandaient un des candidats, Gavius Rufus.
Les marchands de parfums, les unguentari, et les bar- biers ou tonsores, qui ne manquaient pas non plus de favoriser, quand il y avait lieu, des candidatures, n'avaient pu trouver, en 79, de candidat à leur conve- nance. [l n'en était pas de même des muletiers. Les muliones étaient nombreux à Pompéi. Les magnifiques paysages de la Campanie étaient un rendez-vous fort fréquenté pendant la bonne saison, et, dans ces temps-là, aucun ministère des chemins de fer, postes et télégra- phes, n'organisait de moyen de transport. Les services des muletiers étaient d'autant plus estimés quon ne pouvait s’en passer. Tous les muletiers (muliones uni- versi), c’est-à-dire Le collège des muletiers réclame la can- didature de Cuspius Pansa.
Il n’y a pas jusqu'aux portefaix (saccari) qui ne se mé- lent de la lutte pour les présentations de candidatures. Ceux-ci demandent Cerrinius Vatia.
Pompéi n’était pas précisément une ville d'étude, mais bien plutôt une ville de plaisirs. Aussi quel bonheur si les fouilles mettaient au jour les bibliothèques de ce temps ; si elles nous permettaient de lire, dans une his- toire complète de Tite-Live, l'époque si troublée et si peu
(4) On sait quelle était l'importance de cette industrie dans l’an- tiquité. Les foulons de Pompéi fgmaient un collège, avaient une basilique, c’est-à-dire une bourse où ils se réunissaient.
et.
connue des Gracques, de la lutte entre la démocratie paissante et l’aristocratie à son déclin; si un mémoire du temps déchirait le voile épais qui cache la période la plus brillante de l’histoire romaine, le siècle d’Auguste! Jusqu'ici cet espoir a été déçu. Tout ce qu'on a trouvé en fait d'écriture, ce sont des quittances d’un banquier, et la trouvaille est récente. Cependant il y avait à Pompéi des libraires, et dans les derniers temps on a déblayé, prés de la porte de Stabie, un bâtiment qui comprenait un atelier de copistes, ainsi que l’atteste une inscription murale. |
Les libraires (librarii\, tout comme les autres corpora- tions, présentaient des candidatures. Dans la rue sur laquelle l'atelier donne sortie, on lil des fragments d’une inscription où les libraires réclament la candidature d un Sabinus, qui élait peut-être Helvius Sabinus, candidat à l'édilité. *
Les corporations des artisans et commerçants n'étaient pas les seules associations dans les villes de l'empire romain. Bien que toutes ces corporations eussent un caractère religieux, en ce sens qu'elles honoraient, par des sacrifices et par des festins, la Divinité sous le patro- nage de laquelle elles étaient placées, il y avait en outre des associations dont le but principal, sinon unique, était de célébrer et de favoriser le culte d’une Divinité spéciale. À cetle époque, l'ancienne religion romaine, italique, froide et formaliste, avait subi depuis des siècles l'influence réchauffante et en même temps démorali- satrice de l’Olvmpe grec. Mais même ce mélange de croyances et de pratiques ne suffisait plus aux aspira- tions religieuses des populations. De longue date déjà, les pratiques religieuses de l'Egypte avaient envah
Ld
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l'Italie, et triomphant de tous les obstacles que lui avait opposés l'esprit national du gouvernement romain, le culte de la déesse Isis florissait au 1° siècle de notre ère dans toules les provinces de l'empire. À Pompéi aussi, Isis avait son temple, situé près des théâtres, et ses adorateurs formaient l'association des J$iaci. Une doctrine qui promettait la paix de l’âme et la félicité éternelle en retour de pratiques mystiques et de purifi- cations corporelles, sans contrarier aucune passion hu- maine, devait naturellement rencontrer de nombreux adhérents dans la ville de Pompéi, où l'intérieur des maisons, les peintures et les inscriplions nous donnent, après dix-huit siècles, le reflet d'une civilisation raffinée et de la plus révoltante immoralité.
Cependant le culte national n'était pas absolument délaissé. La patronne de Pompéi, digne d'elle, était Vénus, Venus fisica Pompeiana. Elle, aussi, avait ses temples et ses fervents adeptes, les Veneri. Les adora- teurs de Vénus et les sectateurs d'’Isis se lancent dans l'arène électorale pour recommander des candidatures diverses. Tandis que les adeptes du culle étranger récla- ment sur des affiches peintes à proximité de leur temple, les candidatures à l’édilité de Cuspius Pansa et de Helvius Sabinus, les adcrateurs de la patronne de la ville sem- blent s'être déclarés pour Popidius secundus à l'édilité et pour Cæœcus secundus au duumvirat.
Mais il y a plus fort que cela. Non loin du Forum, quand on entre dans le vico de Soprastanti, à droite, se trouvent deux boutiques. Le mur extérieur est orné des portraits de Bacchus, de Mercure et de la Victoire. Sous le portrait de Bacchus, la candidature de Casellius à l’édilité est demandée... par qui? Par Vénus en per- sonne, par Vénus, la patronne de Pompéi.
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On peut comparer à ce programme un autre plus ancien dans lequel on prie Vénus d’être favorable à ceux qui voteront pour le candidat recommandé.
C'était, je crois, un peu dans les habitudes de Pompéi, de faire agir Vénus par une personne interposée. Dans le vico degh Scienziati, dans la grande salle ou l'atrium d'une maison qui n’est pas déblayée depuis longtemps, on lit, tracés au stylet, deux hexamètres dont, sauf quelques variantes, le premier est emprunté à Properce et le second à Ovide:
Candida me docuit nigras odisse puellas : (1) Odero, si potero : sed non invitus amabo. (2)
D
« Une blanche jeune fille m'a appris à détester les filles à la peau noire ;
» Je les détesterai, si je puis; mais si le les aime, ce ne sera pas malgré mol (3). »
Les associations de Pompéi n'avaient pas toutes un but sérieux, comme celles dont nous venons de parler. Il y avait des sociétés d'’amusement. D'après le droit de l'empire, toute association a besoin d’une autorisation préalable. À Pompéi, où le goût de l'association était fort développé, on n'avait pas toujours, parait-il, observé la stricte légalité. En 59 apres J.-C., les jeux de gladia- teurs avaient donné lieu à une rixe sanglante entre Îles habitants de la ville et les nombreux spectateurs qui étaient venus d’une ville voisine, de Nuceria. Il y eut
(1) Elég. 1, 1, 5. — Donec me docuit castas odisse puellus. (2) Amor. 11, 1, 35. | | (3) Sous ce joli graffito : Candida me docuit nigras odisse puellas, un plaisant a écrit: Oderis, sed iteras. « Tu les hais, mais tu y reviens, » et signé: Venus physica Pompeiana.
en
des blessés et des morts, à tel point que le Sénat de Rome, pour punir Pompéi, interdit ces jeux pendant dix ans et ordonna la suppression de toutes les associations non autorisées. Cependant des sociétés d'amusement avaient continué d'exister. [1 y avait, par exemple, des sociétés de jeu de balle, et, à l’occasion, on ne manquait pas de recommander un candidat aux joueurs.
Dans la rue des Augustales (à côté de la rue de Stabies), entre la dixième et la onzième entrée, se trouve la taverne d'Edone. Celle-ci est le local (nous dirions aujourd’hui le cercle) des seribibi, des tard-buveurs. Le graffito qu'on lit sur un mur de l’atrium indique suffisamment la destinà- tion du lieu. Edone (le maître de l’estaminet) dit: « [oi l'on peut boire pour un as. Celui qui donnera deux as boira du meilleur. Con:bicn faut-il pour boire du Falerne ? »
La société des Tard-Buveurs (1) demande à l'unanimité la candidature de Valia. |
Deux portes plus loin, une candidature est présentée par la société des Laronneaux, Furunculi, et au-delà de l'entrée, par celle des dormeurs ou des endormis (Dor- mientes universi).
Les tard-buveurs, les laronneaux et les dormeurs étaient peut-être les trois sobriquets d’une même société de bons-vivants, car ils présentaient tous un seul et même candidat, Vatia, qui était aussi celui des portefaix.
Les préférences varient de quartier à quartier, de rue à rue ; mais ce qui prédomine ce sont les recommanda- lions des aubergistes, des cabaretiers et des boutiquiers.
(1) Je ne voudrais calomnier ni mon temps, ni mon pays ; mais je crois que, sans chercher beaucoup et sans aller bien loin, il serait facile de trouver encore des Tard-Buveurs, c’est-à-dire des gens qui s’attardent un peu trop à boire.
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.Les cabaretiers surtout sont nombreux à Pompéi. Il en -est un, nommé Phœbus, qui recommande les candida- . tures de Holconius et de Gavius au nom de tous ses cha- lands. Peut-être parlait-il au nom des campagnards qui, aux jours de marché, venaient se restaurer chez lui. ._ Mais le jour de la présentation officielle des candida- ‘tures est arrivé. Le Président des comices dresse la liste officielle des candidats et l'affiche au Forum, de manière que tous les électeurs puissent de plain-pied en prendre facilement connaissance. |
Les quelques jours qui restent avant l'élection sont mis à profit par les partisans des diverses candidatures pour obtenir de nouvelles adhésions.
Dès ce moment, les recommandations ne portent plus: un tel rogat, demande, ou cupit, désire ; car la candida- ture est posée. L’électeur déclare qu'il votera pour telle ou telle candidature : facit; on trouve les inscriptions suivantes : |
Helvium Sabinum Aed. Primus cum suis facit. Ou bien : Cupiens fecit cum sodales \1) ; « Il est heureux de voter avec ses compagnons. »
(4) L’orthographe de ces graffiti est souvent peu correcte. Beaucoup paraissent avoir été tracés par des Osques qui n’avaient guère fréquenté l’école. Du reste, un brave magister, Valentinus, plus soucieux de se faire quelque protecteur que préoccupé des légitimes exigences de la syntaxe, avait écrit hardiment sur sa porte : Valentinus cum dis- centes suos. Cette enseigne malheureuse ne serait-elle pas l’espiè- glerie de quelque écolier malicieux ? - Les enfants à qui on laissait prendre un morceau de charbon ou de craie esquissaient aussi un gladiateur, comme aujourd’hui ils dessinent un soldat, et il est curieux de remarquer que la façon dont ces jeunes mains procèdent n’a pas changé. « On ne se doute pas combien ces gamineries qui garnissent
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Ou bien encore ce pressant appel peint à la porte des citoyens influents : Fac - facias - fave - officium commoda, « Votez - favorisez - prêtez votre concours... » Et l'on ne se gêne point d’invoquer leur intérêt bien entendu : Popidium secundum, Rufine, fave et ille te faciet. « Rufinus, favorise la candidature de PopidiusSecundus et il Le fera nommer. » Et encore, un peu plus loin, cette insinuation tout aussi effrontée :
Sabinum aed., Procule, fac, et ille te faciet. « O Proculus, nomme Sabinus édile et il te nommera. »
C'est franc et net, il me semble.
Fréquemment, la peinture du nom seul à l'accusatif est toute la recommandation. Le plus souvent le nom est suivi de la formule : Oro vos faciatis, « je vous prie de nommer ; — très souvent encore on y ajoute: virum bonum,. « c'est un honnête homme; » — dignum rei publicæ, « il est digne des fonctions publiques ; » — œrarium conservabit, « il ne dilapidera pas le Trésor public, il apportera de bon pain. »
Helvius, Cuspius et Popidius sont recommandés comme d'excellents jeunes gens, juvenes probos, juvenes egregios. Ils avaient au moins vingt-cinq ans, âge requis pour la brigue des magistratures ; mais, dans l'ancienne Rome,
les murailles, quand la police les tolère, pourraient apprendre de choses à la postérité, si elles arrivaient aussi loin. » BoISSIER.— Sans aucun doute ce sont ces graffiti, peu faits pour venir jusqu’à nous, qui nous font entrer le plus avant dans l'intimité des Pompéiens,
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on était, vous le savez, jeune homme, juvenis, jusqu’à l'âge de quarante-cinq ans. |
Helvius est un jeune homme qui mérite tout le bien possible, omni bono meritum juvenem, innocentem juve- nem, qui n’a jamais fait de mal à personne...
On trouve encore : egregium adulescentem, « jeune homme distingué ; » — « plein de modestie, » verecundum adulescentem ; — probissimum juvenem, « d'une probité hors ligne; » juvenem dignissimum, « personne n'est plus digne des honneurs. »
Quelle politesse ! Quelle urbanité !
Rien que des éloges, pas un mot, pas une allusion méchante à l'adresse des concurrents. Nos mœurs élec- torales sont un peu différentes et n'offrent pas toujours autant de retenue et de réserve.
Mais, demandera-t-on, qui supportait les frais de pein- ture de ces affiches? Esl-ce le candidat lui-même ou le parti du candidat? Il est difficile de répondre. Une affiche porte ceci: « Les annonces sont peintes par un tel Infantio avec le concours des peintres Fruclus et Sabinus : hic et ubique. Ici et partout ailleurs.» Ces annonces sont peintes avec soin. La réclame en faveur de la candidature me paraît avoir été en même temps une réclame pour le peintre. Il arrivait même que le peintre ajoutait à son nom celui du blanchisseur ou du stucateur qui lui avait préparé la place de l'affiche, voire même du manœuvre qui avait assisté le maître stucateur. De toutes ces cir- constances, on pourrait conclure que le candidat ou ses partisans faisaient à l'avance un contrat avec un peintre pour l’entreprise de loutes les recommandations de sa candidature. Du reste, que les candidats soient intervenus pour payer les dépenses, il semble qu'il n’y ait là rien de
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répréhensible. L'argent du candidat ne jouait-il point parfois un rôle plus important et moins légal ? On sait, par l’histoire du dernier siècle de la République, jusqu'où allaient les excès de la corruption dans les élections de Rome et quelle fut la série des lois qui tâchèrent d'y opposer une digue impuissante. Les élections municipales souffraient du même mal. Les lois municipales défendent à tout candidat, pendant les deux années qui précèdent sa candidature, de distribuer des cadeaux ou des dons, de quelque nature qu'ils soient, de donner des festins en vue de son élection et de réunir à sa table plus de neuf personnes, le nombre normal du triclinium romain ou du repas privé. Le candidat ou tout autre qui, pour favoriser une candidature, aurait enfreint ces prescriptions s’ex- posait à une action populaire et pouvait être condamné à une amende de 5,000 sesterces (plus de 1,000 francs) au profit de la caisse municipale.
_ Enfin, Messieurs, il reste une question assez impor- tante, et je vous prie de me continuer-pendant quelques minutes encore votre bienveillante attention.
Quels étaient les intérêts qui divisaient les candidats à Pompéi? Sur quelles questions portait la lutte commu- nale ? Et d'abord, était-ce quelque grande question de nationalité ou de politique générale ?
Ün siècle auparavant, ces luttes communales avaient dû s'inspirer souvent d'un esprit d'antagonisme national. Pompéi, ancienne ville osque, s'était, lors de la guerre sociale, déclarée pour les alliés; mais, prise par Sulla, elle avait reçu les vélérans de plusieurs cohortes, et la cité osque avait été transformée en colonie romaine : Colonia Veneria Cornelia Pompeianorum. Les anciens habitants avaient dû céder une partie de leurs maisons
Of
aux colons romains. La langue nationale, osque, avait dans l’usage officiel fait place à la langue latine. De pro- fondes rancunes séparaient la population osque et les envahisseurs romains. Cicéron, qui possédait une villa près de Pompéi, nous en a conservé le souvenir; et, soit dit en passant, à cette époque les élections y étaient vivement disputées, «car, disait Cicéron (1), dans un mo- ment de mauvaise humeur, sous la dictature de César, il est plus facile de devenir sénateur à Rome que décurion à Pompéi.,
Mais près de deux siècles avaient usé, effacé Jusqu'au souvenir des anciennes discordes. Plus de traces d’oppo- sition nationale ; la langue latine régnait à Pompéi en maîtresse. Peut-être d'anciennes familles conservaient- elles en secret une certaine affection pour le culte et les usages nationaux des ancêtres; on trouve en eftet cer- tains grands hôtels où l’on aimait à crayvonner sur les murs les lettres de l'alnhabet osque et dans l’un desquels la déesse Flora était encore invoquée sous le nom de Fluusa ; mais c'étaient des exceptions. Peut-être est-il permis de voir un dernier vestige de l’esprit osque dans cette inscription où le patron d’une candidature avait fait peindre les lettres de son nom à la manière osque, c'est-à-dire de droile à gauche.
Ce n'était pas non plus la théorie du système gouver- nemental qui divisait les habitants de Pompéi. À Rome, il pouvait y avoir à cette époque, et il y avait certaine- ment des républicains ; mais il n’y en avait guère hors de Rome. Les provinces, et même les municipes de l'Italie, avaient accepté l'empire, qui avait inauguré pour
(4) Cic. — Pro Sullà, 21.
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eux une êre de sécurité et de liberté relatives, et personne
ne désirait le retour des tempêtes dans lesquelles la
république avait sombré. Pompéi spécialement était im-
périaliste.
Mais peut-être enfin y avait-il d’autres questions d'in- térêt supérieur, d'intérêt religieux, autour desquelles s'agitaient les luttes communales? Or, Messieurs, entre les sectateurs de Vénus et ceux d’Isis, ni les pratiques, ni les doctrines n'étaient assez opposées pour que la lutte pût prendre un caractère religieux. S'ils patronnent des candidatures diverses, c’est que la sympathie et l'intérêt de la corporation leur dictaient des choix opposés. Quant à la religion nouvelle qui devait changer la face du monde, elle préparait encore en secret la voie à son futur triomphe. Il n’est pas même certain qu’elle eût déjà des prosélytes à Pompéi. La lutte était donc circonscrite au terrain des intérêts matériels de la commune. « Et il faut » le dire à l'honneur des administrateurs communaux,
>» la munificence des édifices publics, le pavage des rues,
» les fontaines d’eau potable qui ornent le coin des rues, » Les bains publics, les immondices emportées par des » cloaques souterrains communiquant avec toutes les » maisons, en un mot, les embellissements et les travaux » de salubrité publique à Pompéi pourraient servir de » modèles à bien des administrations communales de » notre temps. » Je me hâte d'ajouter, Messieurs, que c’est M. Nissen qui parle ainsi dans son livre sur Pompéi.., et que M. Nissen est un Prussien de Berlin.
Mais, ce qui décidait avant tout les élections, c'était la popularité personnelle du candidat dans son quartier, c'étaient ses libéralités, les services rendus aux nom- breuses et puissantes corporations; c’étaient les alliances
LA
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de familles qui lui procuraient les voix des électeurs du voisinage.
Enfin, Messieurs. quels ont élé les résultats des élec- tions qui eurent lieu à Pompéi en 79? On pourrait chercher à le deviner, mais ce serait imprudent et surtout superflu. À quoi bon, en effet, se perdre en conjectures hasardées, alors que les fouilles, qui sont loin d'être terminées, découvriront peut-être un jour, d’une manière certaine, les noms des duumwvirs et des édiles sous l'administration desquels eut lieu la terrible catastrophe? Catastrophe terrible, lamentable, en effet, mais qui nous permet, après dix-huit siècles, de scruter de nos veux, de tâter de nos mains, la vie vraie, intime, publique et privée des anciens. \Muettes au premier regard, toutes ces pierres, consultées, parlent bientôt, se confessent à la science, à l'imagination qui les comprend à demi-mot ; elles disent peu à peu tout ce qu'elles savent et tout ce qui se passait de mystérieux el d’étrange, sur ces mêmes pavés, sous ce même ciel, dans un temps miraculeux, le plus beau peut- . être de l'histoire, le VIIT' siècle de Rome et le [°" de J.-C.
LA VANITÉ
PAR
M. Aug. Wicquot
Membre résidant.
Quand nos illusions ont toutes fait naufrage, Toujours au fond du cœur, en dépit de l’orage, Survit un sentiment, par un rien irrité,
Mais que rien ne détruit, c’est notre vanité.
Si l’on veut écouter les langues indiscrètes, Elle est surtout vivace en l’âme des poètes ; Jugez-en par un fait pris au siècle dernier, Entre mille au hasard : le grivois chansonnier, Le caustique railleur dont la verve légère
Eut parfois le secret d’exaspérer Voltaire, L’émule de Panard et de Collé, Piron, Puisqu'il faut bien enfin l'appeler par son nom, Après le beau succès de la Métromanie,
Avait été soudain frappé de maladie.
La Muse et ses amis pleuraient déjà sa mort.
Il en revint. pourtant il maudissait le sort, Car tout un long hiver, loin du café Procope, L’avait rendu morose et presque misanthrope. Enfin, le mois de Mai, cher aux convalescents Venait de s’éveiller au souffle du printemps. Tout renaissait ; partout la féconde nature Prodiguait ses trésors de fleurs et de verdure. « Ma canne à pomme d’or, mon bel habit marron, » Mon rabat de dentelle, en route |! dit Piron,
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’ » Je veux ce matin même, ivre de poésie,
» Savourer au grand air mon retour à la vie. » Un fiacre de louage aussitôt le conduit
Dans ce bois de Boulogne, où son esprit séduit Vint si souvent trouver l'ombre et la rêverie. Méditant quelque plan nouveau de comédie,
ll arrive, accablé du soleil nrintannier,
Ala mare d'Auteuil, sous un vieux marronnier, Qui déjà se couvrait d’un précoce feuillage.
Il restait là, rêveur devant le paysage,
Qu'il pouvait contempler sur son banc de gazon ; Il se complaisait même à sonder l’horizon ;
Tout à coup, sur la route, un bruit se fait entendre : Un char léger parait ; Piron en voit descendre, Calme, silencieux, un jeune paysan,
Vêtu modestement d’un grossier bouracan,
Qui, devant lui s'arrête... et gravement salue.
« Tudieu ! se dit Piron, d’une voix tout émue,
» Le rustaud, par hasard, m'aurait-il reconnu ?
v Son hommage est muet, mais il est bien venu. » Dans ce lieu si désert, vraiment, je n’ose y croire, » Avec moi porterais-je un rayon de ma gloire ? » Personne plus que moi n’a jamais souhaité
» Ne pas trop émerger de son obscurité ;
» Et voilà qu'ici même … » il allait, le poète, Exhaler ses regrets, quand, en habits de fête,
Se dirige vers lui, sur un âne trônant,
Une fraîche fillette, au sourire avenant,
Portant un gros bouquet d’aubépine fleurie, Qu'elle pose à ses pieds... puis gagne la prairie.
« Comment, sans me parler, disparaitre aussilôt ? » Dit tristement Piron, regardant le dépôt
» De fleurs jonchant le sol. Quelle façon courtoise + D’exprimer son respect, pour une villageoise !
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» Pourquoi s'enfuir ainsi ? Tant de discrétion
» Avive et mon plaisir et ma confusion!
» Je suis bien éveillé ; ce n’est donc point un rêve. » J'étais venu chercher le repos, une trève
» À mon rude labeur, aux ennuis de Paris,
» À ces cruels dédains de rivaux ennemis,
» Qui condamnent l’auteur de la Métromanie
» À se morfondre au seuil de leur Académie.
» Mais je suis bien vengé ; quelle rude leçon
» À tous ces beaux esprits, poètes de salon, « Vient d’infliger ici l’aimable paysanne
» Dont je crois voir encor le grand air de sultane ; x Son bouquet me ravit plus qu’une ovation !... » Il donnait libre cours à son émotion,
Quand au loin retentit, du bout de la clairière,
De tout un escadron la fanfare guerrière ;
Il suivait au galop son brillant colonel,
Le marquis de Vaudreuil, brave, spirituel,
Déjà couvert d’exploits, rayonnant de jeunesse ; Fier de ses compagnons, la fleur de la noblesse, Qui savaient s’élancer des fêtes de la Cour
Sur les champs de bataille, et goûter tour à tour Du combat les ardeurs et de l’amour les charmes. Devant le marronnier, « Halte ! Portez les armes ! » Cria le colonel ; — à son commandement
Les fougueux cavaliers s’arrêtent un moment,
Et puis ayant dans l’air agité leur épée, Disparaissent bientôt sur la route escarpée. Revenant de Saint-Cloud, ce jeune état-major, Enseigne déployée et tout chamarré d’or, Accourait relever la garde à la Muette,
Où se trouvait la Cour, en pompeuse étiquette. Piron se redressa, confondu de stupeur ;
« C'est trop! murmurait-il, c’est beaucoup 1rop d'honneur
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» Que chacun en ces lieux s'empresse de me rendre !
» Qui m'a donc pu trahir ? C'est à n’y rien comprendre ; ) Quoi ! l’escadron volant de la maison du Roi
» Avec tous ces égards défiler devant moi ?
» Hommage qui n’est dû qu'aux maréchaux de France ! » Grâce aux Dieux ! mon bonheur passe mon espérance, : Etje vais regagner mon modeste logis
> Avec une moisson de souvenirs bénis,
» Plus enivrants, plus doux que le parfum des roses »
Piron avait pu voir vraiment toutes ces choses: Villageois et fillette, escadron tout entier.
Ce qu'il ne voyait pas au haut du marronnier, C'était, dans un abri creusé sous la ramée, Notre-Dame d'Auteuil, image bien aimée,
Que de Rome jadis Monseigneur de Tencin Reçut pieusement comme un riche butin.
Le vaniteux, assis au pied de cette image, S'était approprié salut, fleurs et hommage.
08
LAURÉAT DES CONCOURS
—— x —
CONCOURS D'HISTOIRE. Médaille d'argent:
M. Alcius LEDIEU Conservateur du Musée et de la Bibliothèque d'Abbeville, Membre correspondant du Ministère de l'Instruction publique pour les Travaux historiques.
SUJETS MIS AU CONCOURS POUR 1888. HISTOIRE ET ARCHÉOLOGIE.
Histoire d’une Ville, d’une Localité importante ou d’une Abbaye du département du Pas-de-Calais.
Monographie d’une des Eglises paroissiales ou d’une des Maisons conventuelles ou hospitalières de la Ville ou de la Cité d'Arras.
Cartes de l’Artois entre le XI° siècle et le XVIIe, avec les divisions politiques, religieuses, administratives et judiciaires
LITTÉRATURE. Une pièce de deux cents vers, au moins, sur un sujet laissé au choix des concurrents. Une composition en prose, se rattachant, autant que pos- sible, à un sujet d'intérêt local.
BEAUX-ARTS. Histoire de l’art ou de l’une de ses parties dans l’Artois. Biographies d’artistes artésiens.
te 6 ns mn
= 60
SCIENCES.
Une question de science pure ou appliquée. Statistique industrielle du Pas-de-Calais, avec carte à
l'appui.
Il est entendu que chacun de ces sujets emporte séparé- ment un prix, dans le cas où les travaux présentés seraient jugés dignes de cette distinction. |
Des médailles, dont l'importance sera proportionnée au mérite des travaux, seront décernées aux lauréats.
En dehors du concours, l’Académie recevra tous les ouvra- ges inédits /Lettres, Sciences et Arts] qui lui seront adressés.
Toutefois, elle verra avec plaisir les concurrents s’occuper .surtout de questions qui intéressent le département du Pas- de-Calais.
Elle accordera des médailles, dont la valeur pourra varier, à ceux de ces ouvrages qui lui paraitront dignes d’une récompense.
CONDITIONS GÉNÉRALES.
Les ouvrages envoyés à ces Concours devront être adressés (francs de port} au Secrétaire-général de l’Académie, et de- vront lui être parvenus avant le 1+r juin 1888. Ils porteront, en tête, une épigraphe ou devise qui sera reproduite sur un billet cacheté, contenant le nom et l’adresse de l’auteur. Ces billets ne seront ouverts que s'ils appartiennent à des ou- vrages méritant un prix, une mention honorable ou un en- couragement ; les autres seront brûlés.
Les concurrents ne doivent se faire connaitre ni directe- ment, ni indirectement.
te
Les ouvrages imprimés ou déjà présentés à d’autres So- ciétés ne seront pas admis.
Les membres de l’Académie, résidants et honoraires, ne peuvent pas concourir.
L'Académie ne rendra aucun des ouvrages qui lui auront été adressés.
N.-B. — Les pièces envoyées pour le concours de poésie devront désormais être accompagnées d’une déclaration ‘attestant que ces pièces n’ont pas été envoyées à d’autres concours qu’à celui de l’Académie d'Arras.
Fait et arrêté, en séance, le 29 juillet 1887.
Le Secrétaire-adjoint, Le Président,
Pauz LECESNE. DE MALLORTIE.
II
LECTURES
faites dans
les Séances hebdomadaires.
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HMRECGE
L'ATELIER
DE M. A. DÉEMORY Son Enseignement. — Ses principaux Elèves / PAR
C. LE GENTIL
Membre résidant.
« Nous neparlerons pas des dessins de M. Demory, * son mérite en ce genre est reconnu depuis » longtemps. Les sujets qu’il a exposès cette + année ne peuvent qu’ajouter à sa réputation. »
C, DuTILLEUX. (Septembre 1833).
+
Nos souvenirs de Dutilleux n’ont nullement oblitérés ceux que nous gardons de M. A. Demory et de son Atelier, dans lequel nous avons travaillé au cours des années 1834 et 1835 (1). |
M. Demory professa ici de 1825 à 1872, à 1 Ecole académique et communale de dessin, au Collèce, aux dames Ursulines, chez Mesdemoiselles André, chez les demoiselles Demonchy, chez Mademoiselle Brunet, chez les denoiselles Charruey, chez les dames de la Com- passion et longtemps chez les dames Bénédietines, Il a eu pour élèves tous les jeunes gens, toutes les jeunes
(1) Voir notre Notice sur M. Demory, Mémoires de l’Académie d'Arras,
— T4 =
personnes de la ville, des environs, et a été le Maitre le plus connu, pour ne pas dire le plus populaire, de ceux qui ont enseigné dans nos murs.
Qui ne se rappelle sa figure énergique, au nez aquilin, à l'œil profondément enfoncé dans un orbite ombragé d'épais sourcils.
Qui ne le revoit encore, haut de taille, bien découplé, les épaules carrées, marchant droit, la tête un peu rejetée en arrière à la facon militaire (1). \
À qui ne souvient-il pas que sous ces apparences sévères, parfois brusques même, se cachaïent une bien- veillance sans limites, un dévouement à toute épreuve et une inépuisable générosité !
Disciple d'Aersent, M. Demory était un classique convaincu, ayant pour hommes, dans la peinture d'his- toire, David, Regnault, Gérard, Gros, Guérin, Girodet, Ingres, Flandrin, Delaroche; dans le paysage. Bertin, Demarne, Wattelet, Michallon, Marilhat, et admirant infiniment les portraits, merveilleux au surplus, de M°° Vigée-Lebrun .
C'est assez dire que la correction et l’exécution étaient ses deux qualités maîtresses ; et qu’en tant que dessina- teur surtout, il avait une étonnante habileté de main.
On peut en juger er voyant, chez M”° Demory, une Danaë éclairée en reflet, dont l'exécution était particu- lièrement difficultueuse, le passage du blanc au noir s'opérant presque sans transition ; et chez notre collègue, M. Laroche, Enée et Didon d'après Guérin.
(1) Elève du fameux capitaine Vallée, première lame peut-être de l’armée française d’alors, après l’incomparable Jean Louis, M. Demory avait conservé dans sa marche un certain balancement d’épaules sen- tant la salle d'armes,
a ee
Impossible assurément de pousser plus loin le charme du crayon, et les gravures anglaises les plus renommées ne l’emportent point en finesse sur ces œuvres absolument remarquables.
Après ces tours de force, on peut citer Daphnis et Chloë d’après Hersent (1826), une Scène. du Déluge d'après Girodet (1827), Myrtil et Amyntas d’après Serrur, et un ravissant portrait de M"° Demory (1828-1829).
La supériorité des dessins maintes fois médaillés de M. Demory était si notoire, les formules laudatives se trouvaient tellement épuisées à leur endroit, qu'après l'avoir sincèrement et « de toutes ses forces » félicité lors de l'exposition de 1833 sur les « progrès vraiment très sensibles » qu'accusaient ses peintures, Dutilleux se bornait à dire en terminant sa consciencieuse critique : « Nous ne parlerons päs des dessins de M. Demory ; son mérite en ce genre est reconnu depuis longtemps ; les sujets qu'il a exposés ne peuvent qu'ajouter à sa réputation » (1).
Sans manier la brosse avec autant de dextérité que la pointe, M. Demory exécutait pourtant dans le goût convenu des Maîtres de l’Empire et de la Restauration, des paysages aux premiers plans meublés, détaillés, aux feuillés soigneusement différenciés, suivant les essences desarbres qu’ils faisaient parfaitement reconnaître, paysa- ges plaisants à l’œil et qui n'étaient pas sans valeur.
Les environs d’Arras lui fournissaient des sujets d’études toujours intelligemment choisis.
Citons les Hochettes, de sinistre mémoire, s’enlevant sur un soleil couchant, que nous sommes heureux de
(1) Courrier du Pas-de-Calais, n° du 4 décembre 1833.—Dutilleux déclarait sa critique faite $ la main sur la conscience. »
ut
posséder ; — les Abbaye, tours et ruines de Saint-Eloy, encore à la tombée du jour, dont une bonne copie a été faite par Estoret; — une vue plus importante et dans un autre effet du même sujet, cédée à M. de Cardevacque; — le vieux Moulin de Saint-Vaast, à Saint-Nicolas ; — le Vivier, au long de la courtine festonnée par les tours de Louis XI ; — la Fontaine Sainte Bertille, à Marœuil ; — la Sablière de Blairville. — Des Vosges, où il séjourna deux mois, il rapporta plusieurs souvenirs, dont l’un, sur toile, de 60 au moins, appartenant à M. Delétoille.
Après avoir été critiqué par les romantiques, ce genre de peinture est maintenant décrié par les naturalistes, réalistes, impressionistes et autres nihilistes, endépendanits, dissidents, décadents, et généralement ignorants de l'époque.
La critique des romantiques se conçoit sans effort. Il faut en effet reconnaître que ces toiles également soignées, léchées et blaireautées jusque dans les détails les plus infinitésimaux, où rien ne se trouvait sacrifié, présentaient une série d'intérêts partiels, distrayant de l'intérêt géné- ral, et puis une certaine sécheresse. Que partant, on pouvait préférer le faire plus inégal mais plus large et l'effet plus saisissant, que préconisaient les adeptes du romantisme.
Mais le dénigrement de ceux qui se qualifient pom- peusement « peintres de l'avenir, » — Di talem avertite casum, — confond absolument quand, sous prétexte de néo-peinture et de réaction contre le vieux jeu (1). on les
(1) Celui de Michel-Ange, de Raphaël, de Titien, de Paul Véronèze, de Léonard de Vinci, de Memling, du Corrège, de Murillo, de Velasquez, de Rembrandt, de Rubens, de Van Dyck, du Poussin, de Lesueur, de Lebrun, de Cluude Lorrain, de Ruysdaël, de Rigauld, de David, d’Ingres, de Prudhon, de Géricault, de Delacroix, de Chaplin, de Corot, de Diaz, de Decamps, de Troyon, de Jules Breton, de Millet, de Théodore Rousseau! …
— 11. =
voit étaler leurs productions insensées, barbouillages sans nom, n'offrant qu'une affreuse débauche de couleurs, qu'un abominable tohu-bohu de lignes, ne laissant entre- voir ni sentiment, ni métier, ni aptitude d'aucune sorte.
Froids et trop méthodiques, nous le concédons, les classiques n’en étaient pas moins de vrais artistes, sachant dessiner et peindre, respectant le public et se respectant eux-mêmes, n'ayant rien de commun avec les pensionnaires de Charenton, et desquels nul homme sérieux ne pensera ni ne dira jamais ce que naguères écrivait fort justement de leurs détracteurs enragés, le docteur Grégoire s'exprimant ainsi : « Le naturaliste est » un détraqué qui se croit un original et qui prend la » maladie pour l’état normal, l'hôpital pour la maison, » Nana pour Ninon, l'égout pour la cité et Pantin pour » Paris {1).
(1) Delacroix, qui n’était certes point un classique, disait :
« Le réalisme littéral est stnpide !
» Qui dit un art dit une poésie. Il n’y a pas d’art sans but poétique !
» Eh! réaliste maudit, voudrais-tu, par hasard, me produire une illusion telle que je me figure que j'assiste en réalité au spectacle que tu prétends m'offrir ? C’est la cruelle réalité des objets que je fuis, quand je me réfugie dans la sphère des créations de l’art. Que m'importent tes personnages vrais, que je retrouve dans la rue sans me donner la peine d'examiner tes productions ? Je suis du moins le maître d’en détourner la vue, quand je les trouve sous mes pas ; tandis que toi, tu m'en fais voir toute la crasse et toute la misère. »
« Si le mot réalisme avait un sens, ajoutait Théophile Sylvestre, il voudrait dire de deux choses l’une: négation de l’imagination, alors l’homme, dépouillé de la plus haute de ses facultés, n’est qu’une brute ; ou bien prééminence de la vérité visible et palpable sur la fiction poétique ; dans le second cas, l’artiste réduit à l'état de scribe machinal, n’a qu’à dresser procès-verbal de tout ce qu'il voit et de tout ce qu’il touche. »
0 —
L'atelier de M. Demory était au premier étage, sur le jardin de la maison qu'occupe encore sa veuve, à l'angle de la rue des Capucins et de la petite rue Saint-Etienne.
Tirant son jour par deux fenêtres, il pouvait aisément contenir une douzaine de travailleurs.
A droite, en entrant, s'allongeait une table-pupitre occupée par les élèves copiant la gravure.
Plus loin, une autre table supportait les plâtres héroï- ques et mythologiques, moulages ou réductions de l’an- tique — à peu d’exceptions près (1) — servant aux élèves opérant d’après la bosse.
Dans la pièce, se dressaient six à huit chevalets à l'usage de ceux qui faisaient de la peinture ou qui, maniant l’estompe ou le crayon, étaient d’une certaine force. |
Au long des murs, se trouvaient accrochés les études d’après nature à l'huile ou à la mine de plomb de M. Demory, qu'il laissait reproduire; plusieurs académies d'atelier, dont une de Couture, le futur auteur de la Décadence romaine, l'une assurément des plus admirables compositions de l’école moderne, une de Rouget, à qui l’on doit le Mariage de Napoléon avec Marie-Louise et Henri IV devant Paris, et un joli petit paysage sur toile cirée verte, dont voici la légende.
Certain paysagiste en tournée étant entré à l’auberge pour déjeuner, et s'étant aperçu « au quart d'heure de Rabelais » de l’oubli de son porte-monnaie, aurait, afin de payer son écot, brossé sur la toile cirée de la table où
(1) Au nombre des plâtres se trouvait le torse bien plus grand que nature du Faune antique que, doué d’une force exceptionnelle, M. Demory portait seul pour le mettre en place. Cela nous émer- veillait et doublait notre révérence pour le Maître.
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il avait mangé, une délicieuse fantaisie qui, de main en main était arrivée en celles de M. Demory, lequel se plaisait à raconter l’anecdote.
La leçon se donnait de une heure à deux de l’après- midi, mais M. Demorvy parti restait qui voulait; le jeudi l'atelier était ouvert toute la journée.
Quoiqu’exigeant de ses élèves une subordination complète, le Maître, habituellement très gai, vivait avec eux dans une familiarité qui le faisait tant aimer, que l'atelier semblait triste lorsqu'il ne s'y trouvait plus; aussi ces mêmes élèves devinrent-ils tous ses amis reconnaissants et dévoués. |
L'atelier, on vient de le voir, était un pur atelier de travail et non un atelier d'amateur, orné de curiosités, de bibelots et d'objets de luxe ; cela n’empêchait pas tou- tefois la maison de M. Demorvy d’être un véritable musée.
Sur le palier de l’escalier, contre la porte de l'atelier, se trouvait une œuvre capitale de Doncre, Milon de Crotone attaqué par un lion. Sous l'atelier, la salle à manger était littéralement tapissée de toiles de Maîtres, au nombre desquelles se distinguaient une magnifique esquisse du plafond du Poussin, conservé dans la grande galerie du Louvre, le Temps, montrant la Vérité iriom- phante de l'envie et de l'erreur, esquisse enlevée avec une maëstria superbe et qui enrichit le Musée de Lille, dont elle est l’une des plus belles perles ; une esquisse de l Auoration des Mages, par Rubens, un Ange, attribué à Le Sueur, deux remarquables portraits de Largillière, le duc et la duchesse de Lévis (1), anciens gouverneur et
(1) Le portrait de la Duchesse fait actuellement partie de notre collection, ainsi qu’une miniature et une petite grisaille de Doncre, qui se trouvaient également dans la salle à manger de M. Demory.
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gouvernante d'Artois; un saint, flanqué de deux sou- dards, morion en têle, par Crayer, morceau d'une toile plus grande, acquis par le Musée ; un beau paysage de Zuccarelli, qu'animaient des figures de Salvator; un Saint Jérôme et une Madeleine de Doncre, qu'on retrouve dans la collection de M. Hirache ; la Paix d'Amiens du même, offerte au Musée par M. Demory; des animaux de Van Bergem; un Choc de Cavalerie de Verdussen,; une . Descente de Croix de Jouvenet ; un portrait de l'école hol- landaise dans le goût de Rembrandt. Au salon, on voyait un charmant pastel de M"° Je Mirbel; une importante aquarelle de Justin Ouvrié(vue de Venise), une autre aqua- relle de Watelet (dessous de bois), et dans une chambre à coucher un très beau Christ en Croix, de Van Dyck, esquisse peinte dans l'huile, offrant beaucoup d’analogie avec le même sujet au Musée d’Anvers, et qui frappa M. le comte de Tramecourt lorsqu'il l’aperçut en notre cabinet.
Les élèves qui fréquentèrent l'atelier alors que nous y travaillâmes furent Messieurs :
Laigle, que l'on reconnaissait assez généralement comme le plus fort.
Charles Libersalle, organisation fine, nerveuse et artis- tique s’il en fut, chantant et dessinant avec un goût exquis. Le Berger de Virgile, que nous lui vimes exécuter, vaiait la gravure.
Son frère, actuellement architecte à Saint-Omer.
Charles Maniette, excellent camarade, qui devint rece- veur général des postes du Rhône. Copiant la Paix d'Amiens, il s'était épris de M”° Doncre. ayant posé, disait-on, pour la seconde des déesses allégoriques de ce
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tableau. Passion peu inquiétante, cette dime étant morte le 2 février 1821 (1).
Henri Duprez, qui entra à Saint-Cyr et mourut capitaine des grenadiers de la Garde, par suite des fatigues de l'expédition de Crimée et du siège de Sébastopol.
Liébert, Dufour, Rohart, Coquidé, Tafhn, Piedanna, Souville, de Dunkerque, neveu du fameux loup de mer de ce nom, et Leleu, dont l’incessante préoccupation était de construire ses phrases de manière à y loger autant de fois que possible l’imparfait du subjonciif. Ce qui faisait la joie de l'atelier auquel il servait de plastron.
Ce brave garçon, qui, sans doute, se croyait né pour illustrer la tribune ou le barreau, voire même tous les deux à la fois, finit par échouer à Paris dans l’une de ces boutiques où se fabriquent les Chemins de Croix et autres tableaux d'église, à raison de 4 à 6 francs par jour.
Les jeunes gens qui apprennent maintenant à dessiner, commencent pour la plupart par la bosse reproduite à l'aide de l’estompe seule, le crayon étant absolument délaissé.
Il n’en était point ainsi autrefois, quand professait M. Demory.
Le crayon se trouvait l'agent principal, l'estompe, le
(4) Mme Doncre, qui était fort belle, comme le prouve le portrait de la collection de M. Hirache, a souvent posé pour les personnages des tableaux de son mari. C’est ainsi qu’on croit voir encore un souvenir d'elle dans la petite esquisse de la déesse de la Liberté que la Muni- cipalité commanda à Doncre pour le salon de l’Hôtel-de-Ville, à l'époque révolutionnaire. Exécutée en grand, cette figure a disparu, mais la petite esquisse est en notre possession, et nous la tenons de M. Demory.
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dessin d’après la bosse à part, n’intervenant que comme adjuvant.
On débutait par reproduire la gravure ou la lithogra- phie, et cela durant plusieurs années. S’initiant par les moyennes têtes, on passait aux grandes, puis à l'académie, enfin aux sujets ; cela fait, on abordait la bosse.
Ce système est non-seulement abandonné, mais encore vivement attaqué. Sans chercher soit à masquer, soit à défendre les défauts qu’il pouvait avoir, constatons uni- quement, mais constatons bien, qu’il avait du moins la qualité de donner une habileté et une sûreté de main difficiles à rencontrer aujourd'hui.
Cette habileté trouvait jadis ses témoignages irréfraga- bles dans les nombreux dessins médaillés et retenus au Musée des lauréats de l’école municipale. Sauf trois ou quatre, ces œuvres si intéressantes ont depuis quelque temps fâcheusement disparu; on ne sait trop pourquoi; et chose plus regrettable, elles sont perdues, momenta- nément du moins. Il nous a été, en effet, impossible d’en découvrir la moindre trace lorsque nous désirâmes les revoir et les apprécier, à l’occasion de cette causerie.
Or, cette habileté manifestement impuissante à consti- tuer les Maîtres, qui sont des génies créateurs, mais qui peut à la rigueur suffire aux hommes de métier tels que dessinateurs, graveurs ou lithographes, qui habituelle- ment composent peu et se bornent à reproduire, a eu à Arras cet excellent résultat de montrer à Sanson et à Colleite, qui sans elle seraient restés de simples employés de bureau, quelle carrière leur avait ouverte, en déve- loppant chez eux des aptitudes natives, le genre d’ensei- gnement de M. Demory.
Les principaux élèves du Maître furent, comme artistes,
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MM. Daverdoingt, Toursel, Lampérière, Demory fs, Baton, peintres; Sanson, Collette, lithographes ; commeamateurs, MM. Randon, alors capitaine, et depuis maréchal de France (1), peintre; Sayon, Barbier, Pronnier et Bourgois, dessinateurs (2).
Reprenons.
Sorti premier prix (3) de l’école communale de dessin, Charles Daverdoingt entra en 183? dans l'atelier du baron
(4) A cette époque (1825), le capitaine Randon avait, croyons-nous, sous ses ordres, dans le régiment de chasseurs auquel il appartenait, le marquis de Gironde et M. de Larochejacquelin, avec qui le Maï- tre faisait souvent des armes. Un groupe de ces trois officiers a été dessiné par M. Demory, puis reproduit par la lithographie. L’un des rarissimes exemplaires de ce dessin est aux mains de notre vieil ami, M. Trannoy père, avocat à Arras. Le Maréchal, qui avait conservé les meilleurs souvenirs de son ancien professeur, en demandait des nouvelles chaque fois qu’il voyait M. Trannoy.
(2) À ces noms on pourrait ajouter ceux de notre illustre architecte Alexandre Grigny, que Dutilleux à si justement appelé « héritier direct des sublimes maçons du moyen-âge, » de MM. Adalbert Cuvelier, qui s’est si intelligemment occupé de photographie pro- gressive au début de l'invention Daguerrienne; Coiffier qui, entré au régiment du Génie, est parti pour les Iles, d’où il est revenu décoré; Baisu, qui devint portraitiste à Paris; et Delaporte, qui fut médaillé à l’école communale pour un Mazeppa poursuivi par des loups, avant de fréquenter l'atelier de Dutilleux et de professer le dessin à Arras. |
(3) « Au sujet de l’école municipale de dessin qui donnait ses prix » avec ceux du Collège, et dont M. Gauthier était professeur avec » M. Demory. son collègue, j'y suis allé quelque temps ainsi que » Toursel Augustin, et je me rappelle un Romulus et un Tatius qui » me valurent un premier prix, Toursel eut le second. » (Lettre de M. Daverdoingt du 26 septembre 1887).
Arrivé à Rome en 1836, Daverdoingt y séjourna quatre ans, rayonnant de là dans toutes les principales villes d'Italie et de Sicile. Il y retourna ensuite pendant deux ans pour y faire son Baptème du Christ de la Cathédrale ; puis il y revint pendant deux ans encore. Rentré définitivement en France en 1846, il prit un atelier à Paris. rue Trévise, 37, où il resta jusqu’en mai 1887. Il est maintenant retiré dans une maison de campagne, à Averdoingt (Même lettre).
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Gros, fut admis, en 1833, à l'école des Beaux-Arts, et fit à Rome, en 1836, la connaissance d’Ingres, directeur alors de l'école française, dont il adopta les tendances, pour ne plus s’en départir.
À l'instar d'Ingres, en effet, dont Raphaël était le dieu, après avoir remonté aux sources de l’art dans le XV° siècle, c’est-à-dire aux Maîtres dont Raphaël procéda et avoir surtout profondément étudié Raphaël lui-même, Daverdoingt gravita dans l'orbite d’Ingres, en ce sens qu'ainsi que lui il appartint à la grande école romaine du X VI® siècle.
La Cathédrale, les églises, couvents et quelques mai- sons particulières d'Arras conservent de cet artiste de nombreuses œuvres d’un mérite capital.
La plus importante est sans contredit l'immense pein- ture décorative de la coupole de la chapelle de la Vierge, à la Cathédrale, peinture qui a malheureusement déjà beaucoup souffert et qui sera détruite dans un prochain avenir, si l’on ne se hâte de la restaurer et de neutraliser les causes de la détérioration.
Inutile de décrire ici cette grande composition Regina cœælorum, que tout le monde connaît, hormis pourtant la partie la plus remarquable que l’on ne saurait apercevoir sans entrer dans la chapelle: les figures assises de Moïse, de David, d’Isaïe et de Jérémie, parfaitement drapées et d’une tournure réellement magistrale (1).
Signalons ensuite le Baptéme du Christ, à la Cathédrale encore (2); la Vierge médiatrice, à la chapelle de l’Evêché;
(1) Notre ancien confrère de barreau, M° Luez. a fait une critique très complète et très louangeuse de cette grande page.
(2) Le modèle fort couru alors qui posa pour le Christ fut Jean Dubocq, que Jules Claretie prétend avoir fondé en mourant un prix pour les débutants pauvres (La Vie à Paris, année 1881, page 187).
0 — l'Annonciation, aux dames Ursulines, 1842, ex-voto de J. Goubet ; la répétition du même sujet, avec quelques variantes, à St-Nicolas-en-Cité; un épisode du Massacre des Innocents, au Musée, œuvre ultra classique et un peuthéä- trale; Rebecca à la fontaine ; appuyée sur son amphore, la belle Juive examine le bracelet que vient de lui offrir Eliezer ; de grandeur nature, d’une couleur chaude, cette figure, sentant l’école vénitienne, est peut-être la plus réussie de Loutes celles de Daverdoingt, et il est fâcheux qu'on ne la puisse examiner qu’au salon de M. Delétoille.
Dans la première manière de l'artiste, genre de Gros, on trouve au Musée le portrait en costume officiel de M. Dudouit, Maire d’Arras de 1830 à 1837 ; au noviciat des dames Ursulines, le Martyre de sainte Ursule et de ses compagnes, toile qui, en tant que style, couleur, exécution et sentiment ne ressemble en rien aux sujets religieux sus-indiqués.
La chapelle du même couvent offre de Daverdoingt une copie du Christ de Prudhon, et le Musée, des copies de la Mort de sainte Cécile, du Dominiquin, et du Retour de l'enfant pradigue, de Lionello Spada.
Le Musée a encore de lui un petit lavis représentant la Vierge médiatrice de la chapelle de l'Evêché. Don de l'auteur, 1886 ; un grand carton de cette même Vierge, sans la Trinité qui la surmonte; dans le bas de ce dessin, à l'arrangement très soigné, aux draperies très cherchées, on lit: « Carton du tableau destiné par l’auteur à la » chapelle de l’Evêché d'Arras et donné par le Gouver- » nement à l’église de Châteauroux, 1857-1658 (1), » un carton de la Sainte Trinité complétant le précédent, et
(1) Un Christ au Jardin des Oliviers, de Daverdoingt, fut aussi donné par le Gouvernement à l’église d'Hermaville,
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un carton de Sainte Anne et de la Vierge (Cartons donnés par M. Lampérière).
Il est fâcheux que le Musée n'ait pas retenu la gra- cieuse Odalisque couchée que Daverdoingt exposa, en 1868, au palais de Saint-Vaast; lignes et tonalités, en effet, imprimaient à ce tableau de choix un charme séduisant.
Bien que le romantisme de Dutilleux ne s’alliât aucunement avec le genre classique de Daverdoingt, et qu’en esthétique leurs idées fussent souvent divergentes, la belle intelligence de ce dernier et l'indépendance de son caractère ne pouvaient manquer de lui concilier l'estime de notre ami; aussi en donna-t-il la preuve la plus écla- tante en le choisissant entre tous afin de lui confier la mission délicate de négocier avec Delacroix l'acquisition de son magnifique Martyre de Saint Etienne pour le Musée d'Arras. Tableau que Daverdoingt obtint pour 4,000 fr. et dont la valeur a décuplé maintenant.
Augustin Toursel (né à Arras le 18 février 1812, décédé à Paris le 12 février 1853) entra, en quittant notre Collège où il s’était distingué, et l’école communale où il avait également brillé, dans l'atelier de Lordon, qu'il délaissa pour celui de Gros.
Peintre d'histoire, paysagiste et homme de lettres, cet artiste eût fourni une brillante carrière, si les sombres rêveries qui absorbèrent son esprit Ass n'avaient fini par l'obscureir
On a de lui au Musée deux composilions historiques traitées dans le genre romantique :
La Naissance de Bauduin, comte de Flandre, sur la Grand'Place d'Arras, vers l'an 1024. Toile de dimension, où fourmille quantité de personnages, hommes d'armes, seigneurs et grandes dames.
La Vacquerie refusant de préter serment à Louis XL.
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Tableau qu'en 1838 il offrit à la Municipalité et qui figura au salon d'honneur de l’Hôtel-de-Ville jusqu’au moment des dernières modifications apportées dans la distribution de notre vieille halle échevinale.
Puis trois paysages : une Promenaile sur l’eau, le Loup et l’Agneau, Clusius herborisant avec ses élèves sur la lisière d'une forêt. Œuvre dans la gamme azurée, aux lignes savamment balancées avec une préoccupation évilente du Poussin ; consciencieusement exécutée par- tout, sans négligence aucune, soit dans les terrains très détaillés, soit dans les arbres aux feuillés minutieuse- ment rendus, aux extrémités soigneusement arrêtées, soit dans les fonds montagneux et boisés qui s'étagent à l'horizou.
Enfin une copie de Jeune fille à sa toilette, d'après Titien.
L’autel du Calvaire, à la Cathédrale, est aussi surmonté d’une grande toile de Toursel, retraçant le Calvaire miraculeux de la porte de Cité, auquel se rend une procession.
Lamopérière Victor, élève de l’école communale et qui reçut ensuite quelques leçons de Dutilleux, entra, en 1848, dans l'atelier de Drolling, en compagnie de notre illustre Jules Breton et d'Henner, l'un aussi des peintres les plus famés.
Son intimité avec ce dernier fut telle qu'ils partageaient la même chambre « par motif d'économie (1) » (Lettre de M. Lampérière du 17 octobre 1887).
(1) « Je suis entré à l'atelier Drolling, en 1848, avec Jules Breton + et Henner ; nous logions ensemble, Henner et moi, par économie, -« car nous n'étions pas riches. J’aurais peut-être pu aussi arriver à » une réputation, mais j'ai été obligé d'interrompre mes études pour » revenir à Arras, où j'avais un grand devoir à remplir : soutenir ma ‘ » famille! »
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Heureusement la res angusta domi a disparu pour tous deux. Henner gagne aulant d'argent qu'il en veut; et retiré dans une jolie maison de campagne près Com- piègne, Lampérière, après avoir honorablement soutenu sa famille, jouit au moins de l'aurea mediocritas dont parle le poëte antique.
C’est dans la nature morte que s’est surtout affirmé le talent de l'artiste, qui la traite, non avec la préciosité de Philippe Rousseau, mais à la manière un peu décorative des petits Maîtres du siècle dernier, auxquels on doit tant de chefs-d'œuvre en ce genre.
Une de ces natures mortes a été achetée par le Musée. On y voit un casque renaissance, une buire d’or ciselée à la Cellini, un manuscrit enluminé, une ancienne croix processionnelle, un coffret et un sabre japonais.
Quel que soit le mérite de cette toile, nous lui préférons celles reproduisant des gibiers, des liévres surtout, que Lampérière brosse supérieurement et dont le plus bel échantillon, à notre avis, appartient à M. de Mallortie (1).
Placé par son père dans l'atelier de Léon Coignet, où il se lia avec Jules Lefebvrz et Bonnuat, deux de nos gloires arlistiques, Charles Demory suivit les cours de l’école des Beaux-Arts, que, muni du certificat d'aptitude à entrer en loges pour le concours de Rome, il dut quitter pré- maturément afin de remplacer M. Gauthier à l’école académique d’Arras.
Bien qu'il fasse aussi le paysage, il est surtout peintre de genre et portraitiste.
On connaît la nombreuse série de ses souvenirs de Bretagne, dont un spécimen se trouve au Musée.
4) Ancien Principal du Collège d'Arras, Président de l’Académie de cette ville,
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Parmi ses portraits de grandeur naturelle, il convient de citer celui de sa fille, remarqué au Salon de 1880. Paternellement caressée, cette figure, hors ligne et presqu’en pied, qui s’enlève blanche, sauf les noirs de la chevelure et des veux, sur un fond bleuâtre merveil- leusement traité, est vibrante, élégante et séduisante au possible. |
Ceux de M"° Demory, sa femme, de M"° Baudechon, sa sœur, de M°"° Za Villette, l'artiste que l'on sait, de M°° Rohart-Merlin, et deux de son père, représenté dans l'un, au chevalet en costume d'atelier ; dans l’autre en frac noir. Au premier c'est bien le Maitre que l'on revoit ; au second, on croirait voir, par suite de cet air dont nous parlions en débutant, et de la moustache grise, un officier supérieur retraité (1).
Le Musée possède également de Demory fils trois copies : celle de l’Assomption de Prudhon ; celle de la Jeune courtisane de Sigalon ; et celle du Radeau de la Méduse, par Géricault, reproduction de dimension réduite. mais fort belle, dont on lui offrit 2,000 francs et qu'il préféra donner à la ville.
Après s'être livré, au sortir de l’école communale, à la peinture décorative, qu'il menait fort habilement, Zacharie Baton se fit admettre dans l'atelier de Jules Lefebvre, dont il ne tarda point à devenir l’un des disci- ples préférés.
Exposant chaque année, il a envoyé au dernier Salon un portrait largement et grassement peint de notre collègue, M. le docteur Trannoy, et au Salon précédent
(1) Parmi ses portraits de dimension réduite, on ne peut passer sous silence celui du général de division de Bellecourt, à cheval et en grand uniforme ; puis le nôtre, debout, en habit de ville et vu jusqu'aux genoux,
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la grande toile achetée par notre Musée, œuvre qui a fait sensation et obtenu les honneurs de la photographie de l'Exposition et de la reproduction dans plusieurs jour- naux illustrés.
Travailleur infatigable, dessinateur soigneux, coloriste aimable et dans une gamme habiluellement douce et argentée, Baton est l’un des enfants sur lesquels la ville fonde ses espérances et dont elle espère avoir un jour à s'énorgueillir (1).
Collette Alexandre, né à Arras en 1814, mort à Paris en 1876, qui s'était signalé tout particulièrement à l'école académique, commença la lithographie chez Chapron, rue Saint-Maurice, qu’il abandonna pour aller à Metz. De là il se rendit à Paris, où il ne larda point à briller avec son camarade et collaborateur Sanson, également Arra- geois et élève de l’école municipale.
Collette est représenté au Musée par une série de quatorze lithographies, les unes à la plume, les autres au crayon; les plus estimables sont sans contredit deux reproductions de ses lableaux, car il finit aussi par faire de la peinture; Grande féte au château, où à des noirs profonds s'opposent des lumières intenses, dans une exécution souple et moelleuse que n'a pas dépassée Mouilleron (crayon); l'Amour du beau, d'une grande finesse (plume); et une copie de la gravure de Raphaël Morghen, d'après la Sainte-Famille de Raphaël. Cette fameuse lithographie, qu'il exécuta avec Sanson, pourrait
(1) Nous nous reprocherions de ne pas signaler ces deux nou- velles œuvres de Baton :
Une Rumasseuse de vurech, toile éblouissante de lumière.
Le portrait de Mlle Henry, d’une telle fraicheur qu’on pourrait le croire peint à la colle, et si plein de charme qu’il semblerait avoir été exécuté par un disciple de Chaplin. |
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se prendre pour une gravure au burin, et se trouve probablement à ce point de vue sans rivale (plume).
On a de lui encore le portrait d'un Vieux Vitrier, pein- ture un peu noire et confinant au réalisme.
Sanson, associé de Collette, n’a laissé au Musée, en dehors de la lithographie dont il vient d’être parlé, qu'un dessin à l’estompe: Mazeppa poursuivi par les chevaux de l'Ukraine, qui lui valut la médaille en 1831.
Mort longtemps avant Collette, et peut-être moins fécond que lui, Sanson l'égalait pour l'exécution et le primait comme sentiment et goût.
Quoique liés à l’égal des amis chantés par Homère et Virgile, Collette et Sanson différaient essentiellement de toutes les manières.
Gai, blond, de taille très moyenne, assez replet, Collette, aussi commercant qu'artiste et toujours satisfait de lui-même, signail volontiers ses moindres productions, « Ça fait connaître, disait-il. »
Très brun, élancé, d’un caractère inquiet, dégageant bien l’art des affaires et préoccupé sans cesse de cette perfection idéale à laquelle nul ne peut atteindre, Sanson, au contraire, invariablement mécontent de ses meilleurs travaux, n'y mettait qu'à regret son nom
Le capitaine Randon s’adonnait principalement à la peinture dans les moments de loisirs dont il pouvait dis- poser; une de ses œuvres est conservée par M. Trannovy.
Sayon, décédé officier du Génie, maniait le crayon avec une dextérité rare ; un dessin de lui, Louis XIV et M'"° de la Vallière, longtemps exposé au Musée, faisait l'admiration des amateurs. |
Emule de Sayon, sur qui même il l’emporta une fois, Alphonse Barbier, qui alla faire fortune en Amérique,
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exécutait aussi daps la perfection ; une de ses œuvres: Vénus et l'Amour (1830), appartient à notre collègue, M. Barbier (1).
Bien que n'étant pas de cette force, Pronnier qui, en 1840, eut la médaille de l’école communale pour son dessin de l’Amour et Psyché, que le Musée n’a point perdu, avait aussi une habileté peu commune. Il est aujourd’hui l’un des ingénieurs les plus considérables de Paris.
Mais l'amateur que M. Demory a le plus initié au maniement prestigieux du crayon, est M. Bourgois, aujourd'hui juge d'instruction à Boulogne. Une copie de la gravure de Don Juan et Haydée, qu'il fit à sa sortie du Collège, est admirable.
M. Bourgois avait de plus pour le portrait où la charge, exécutés au crayon noir ou à la mine de plomb, avec ou sans rehauts de couleurs, une aptitude exceptionnelle.
Il lui suffisait de voir une personne pendant quelques instants pour pouvoir en faire de mémoire la caricature spirituelle et saisissante. Sa réputalion, parfaitement établie en ce point, était devenue presque proverbiale.
La tradition orale, qui perpétue plus ou moins fidèle- ment la mémoire des grands hommes, laisse impitoyable- ment périr celle des figures plus modestes, c'est pour- quoi nous avons écrit ces souvenirs qui, peut-être, après avoir intéressé pendant quelques instants l’Académie, pourront être consultés utilement, si l’on veut un jour faire l'histoire de l’art à Arras! |
(1) IL possède également un portrait du roi Louis-Philippe en cos- tume de hussard, dessiné concurremment par Sayon et Barbier.
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LE ROMAN
DE
MÉLUSINE
PAR M. Ed. LECESNE
Membre résidant.
) os il faut le reconnaître, a produit plus d’illus- LE trations littéraires pendant le Moyen-âge et la Re- naissance que dans les temps modernes. Après la bril- lante pléiade des Trouvères, qui ont fait retentir les échos de cette ville des chants de Lo gaie science, les XIV°, XV° et XVI° siècles y ont vu naître un grand nombre d'hommes distingués dans tous les genres, qui témoi- gnent honorablement du courant des idées dans ce centre alors beaucoup plus important qu'aujourd'hui.
Un de ces hommes fut Jehan d’Arras. Ce qu’on sait de lui se borne à bien peu de chose, et n’a été sauvé de l'oubli que par Ini-même. Eu effet, il nous a appris qu'il était secrétaire du duc de Berry, frère de Charles V. Ces fonctions semblent constater qu'il jouissait d’une certaine notoriété comme écrivain, ou au moins comme clerc, ainsi qu’on disait alors. Mais son mérite est mieux établi
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par l'ouvrage qui est parvenu jusqu'à nous, et qui, tout imparfait qu'on peut le trouver, n’est pas indigne de cette consécration du lemps. Cet ouvrage, c'est le roman de Mélusine.
L'auteur a pris soin de nous indiquer quand, com- ment el pourquoi il a été composé. C'est en 1387, sur l’ordre du duc de Berry, et pour l’amusement et l’ins- truction de sa sœur, Marie, fille du roi Jean, duchesse de Bar et marquise de Pont, et aussi de son cousin- germain, le marquis de Moraine. Il pouvait être agréable et utile à ces hauts et puissants seigneurs d’être initiés à l’origine de la Maison de Lusiznan, dont ils se préten- daient héritiers. Le roman de Mélusine a été écrit dans ce but: il contient le récit des événements, plus ou moins fabuleux, qui ont signalé les commencements de celte illustre famille. |
Je voudrais faire connaître ce roman, qui peut, sans trop de désavantage, soutenir l'examen. Mais, s'il se distingue par des qualités incontestables, il a un grand défaut, c’est sa longueur et sa diffusion. Ce défaut était difficile à éviter dans l'amplitude de la tâche que l’auteur s'est imposée. Elle comprend non-seulement l'histoire de Mélusine et de son mari, mais encore celle de leurs enfants, et ils furent nombreux, comme on le verra. De à des digressions fréquentes, des récits s enchevétrant les uns dans les autres, enfin un manque presque absolu de méthode. J'ai cherché à mettre un peu d'ordre dans ce désordre. Pour cela, j'ai élagué une infinité de détails et je n'ai retenu que ce qui se rapportait plus directe- ment à l'objei principal. De cette manière, j'espère faire mieux comprendre une œuvre aussi compliquée.
Malgré ce soin, l'analyse que je vais en présenter est
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encore très étendue, et je crains d’encourir moi-même le reproche de surabondance. J’ai pourtant une excuse : c’est qu'il est à peu près impossible de rendre, en quel- ques lignes, et même en quelques pages, un compte suf- fisant d’un roman de chevalerie assaisonné de féerie, comme celuiqui nous occupe. En pareille matière, il faut beaucoup ou rien.
Le roman de Mélusine a deux préfaces. Dans la pre- mière l’auteur invoque « le créateur des créatures » de lui venir en aide; mais il invoque encore plus la protec- tion de son «tres hault, puissant et doubté seigneur » le duc de Berry. Pour se le rendre plus favorable, il l'as- socie pour ainsi dire à son œuvre, et lui rappelle qu'elle a été exécutée avec les matériaux qu'il a fournis lui- même et les conseils qu'il a donnés. Il n'oublie pas non plus les lecteurs auxquels il demande grâce s’il lui ar- rive de dire « aulcunes choses qu'ilz ne soient à leur bon » gré. » Enfin il indique la date où il a commencé son ou- vrage, c'est « le mercredi devant la saint Clément en » yver, l'an de grâce mil trois cens quatre vingtz et sept.» On voit qu'il est impossible d'être plus humble et plus exact. |
La seconde préface a pour but de démontrer que tout ce qui va être raconté, quoique très merveilleux, n’est nullement impossible, et pour cela on s'appuie tout d’abord sur un argument bien subtil, c’est que ne pas croire aux choses surnaturelles c’est ne pas croire en Dieu. Avec ce système, on comprend jusqu'où on peut aller. Aussi « n’est pas saige qui telles choses cuide que
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» lésmerveilles qui sont par l’universel monde sontles plus » vraies, sicomme on dit des choses que on appelle faées » et comme est de plusieurs aultres choses, nous n'avons » pas la cognoissance de toutes. » Ce raisonnement est corroboré par des citations tirées du foi David, d’Aris- tote et de saint Paul. Il n'y a donc pas à douter des choses les plus extraordinaires, même « des fées et » bonnes dames. »
Pour forcer encore plus la conviction, l’auteur cite . plusieurs exemples où ces êtres surnaturels sont inter- venus dans les affaires humaines. Ainsi il invoque l’au- torité d'un certain Gervaise, qui raconte à ce sujet les choses les plus surprenantes, et surtout l’histoire d’un chevalier nommé messire Rocher, du château Roussel, en la province d'Acy, qui a la plus grande analogie avec celle qui va être développée. Ce qui prouve que « les se- » crez de Dieu sont des abismes sans fons et sans ripve ; » car nul parfaictement ne scet riens au regard de luy, » combien que aulcune fois de sa provision sont toutes » choses sceues, non par ung seul, mais par plusieurs. »
C’est en se fondant sur des bases aussi solides que l’au- teur se croit en droit « de traicter comme la noble forte- » resse de Lusignen fut fondée par une faée.. et me orrez » diré de la noble lignée qui en est issue, qui régnera tou- » jours jusques à la fin du monde. » Cette noble lignée, l’auteur commence par indiquer tous les états sur les- quels s’est étendue sa suzeraineté, puis il en vient à dire comment elle a pris naissance. |
L'histoire de cette origine forme elle-même le prolo- gue du roman, c est l’aventure « d’ung roy d’Albanie qui » fut moult vaillant homme, et, dist l’istoire, qu'il euest » de sa première femme plusieurs enfans. » Ce roi s’appe-
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lait Elinas. Un jour, après la mort de sa femme, « qu'il » chassoit en forest prez de la marine, en laquelle avoit » une moult belle fontaine, et en ung mouvement lui » prinst si grant soif de boire de l’eaue, et adonc tourna » son chemin vers la dicte fontaine, et quant il approcha » la fontaine, il ouyt une voix qui chantoit si melodieuse- » ent qu'il ne cuida pas pour vray que ce ne fust une » voix angélique, mais il entendit assez pour la grande » doulceur de la voix que c’estoit une voix de femme. » S'étant approché, il vit en effet une femme d’une beauté merveilleuse, et « la prinst si fort à amer qu’il ne sceut » quelle contenance prendre » L’ayant suivie dans sa course à travers la forêt, il parvint à la rejoindre, et après les propos les plus galants de part et d’autre il lui proposa de l’épouser. Celle-ci consentit « à condition » qu'il ne metteroit jà paine de la veoir en sa gessine. » L'accord fut conclu en ces termes. « Ilz furent donc es- » pousez et menèrent longuement bonne vie ensemble. » Après cette longue lune de miel, « si advint qu'elle fut » en gessine de trois filles, et les porta bien et gracieu- » sement son temps, et les délivra au jour qu'il apparte- » noit. La première née eut nom Mélusine, la seconde » Mélior, et la tierce Palatine. »
Or, le roi Elinas avait de sa première femme un fils nommé Nathas, qui haïssait sa belle-mère. « Adoncques » il s’en alla par devers le roy son père qui étoit en » voyage pendant que sa femme accouchoilt, et luy dist » ainsi : «Sire, ma dame la royne Pressine, vostre femme vous à porté les trois plus belles filles que oncques » furent veues; venez lés veoir. » Adoncques le roy Éli- » nas, auquel ne souvenoit de la promesse qu'il avoit » faicte à Pressine, dit : « Beau filz, se feray-je, » et s’en
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» vint apertement et entra en la chambre où Pressine » baignoil ses trois filles. Et quand il les vit il dist en » ceste manière : « Dieu benoit la mère et les filles. » et » eut moult grant joye. » Mais aussitôt Pressine lui re- procha son manque de foi, et « ayans prins ses trois » filles, s en alla à tout icelles, el oncques puis ne fut » veue au pays. »
Elle se retira « en Avalon, nommée l'Isle perdue, pour » ce que nul homme tant v eut esté de fovs n’v saroit » jamais rassener. sinon de grant adventure. » Lorsque ses filles furent arrivées à l’âge de quinze ans, elle leur découvrit la cause de leur exil. Sur les conseils de Mélu- sine, l’ainée, celles-ci résolurent de punir leur pére de sa déloyauté. Elinas, après la disparition de sa femme. avait été « l’espace de sept ans qu'il ne faisoit que se » plaindre et gémir et étoit devenu si ébahi que disoit le » peuple de son pays qu'il étoit assoté. »
Sur les conseils de Mélusine. elle et ses deux sœurs s’emparèrent de leur père et l’enfermérent « en la haulte » montaigne de Northumbelande nommée Brumbeloys, » d’où il ne pouvoit plus sortir. Puis elles vinrent dire à leur mère la vengeance quelles avaient exercée. Mais Pressine, loin de leur en savoir gré, les punit, parce qu’elle avait conservé une grande affection pour Élinas. Voici le châtiment qu’elle leur infligea: Mélusine dut être « tous les samedis serpent dès le nombril en abas, » mais se tu trouvez homme qui te veuille prendre en » espouse, et qu’il te promette que jamais le samedi ne » te verra, Lu vivras ton cours naturel... et si tu estoies » decellée de ton mary, sachies que tu retourneroyes au » tourment auquel tu estoies par avant, et seras toujours » sans fins jusques à tant que le très hault juge tiendra
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» son jugement. » Mélior, la seconde sœur, fut confinée « dans la grant Arménie, en ung chastel bel et riche, où » tous nobles chevaliers qui y vouldront aller veillier la » surveille, la veille et le vingt juing, sans sommeiller, » auroni ung don des choses terriennes, sans point de- » mander son corps ne amour pour mariage ou aultre- » ment. » Quant à Palatine, la troisième sœur, elle dut « estre enclose en la monlaigne de Guigo, à tout le trésor » de son père, jusque à tant que ung chevalier viendra » de sa lignée, lequel aura tout celui trésor, et en aidera » à conquerre la terre de promission, et la délivrera de » là. »
Tel fut le traitement rigoureux que Pressine imposa à chacune de ses filles : 1l semble que si elle avait tant de pouvoir, elle aurait bien fait d'en employer un peu pour tirer son mari de prison. L'auteur devrait s'expliquer à cet égard, quand ce ne serait que pour prononcer le quippè fata obstant. Il se borne à nous apprendre que «longtemps fut le roy Elinas en la montaigne et tant que » la mort, qui tous affine, le prinst. » Il est vrai qu’alors « vint Pressine, sa femme, et l’ensepvelit en une si noble » tombe, que nul ne vit oncques si noble ne si riche, et » avoit en la chambre tant de richesses que c’estoit sans » comparation..….. et au piet de la tombe mist une image » de albastre de son hault et de sa figure, si belle que » plus ne pourroit estre, el tenoit la dicte image un ta-
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» blier doré auquel l’adventure dessus dicte estoit es- » cripte ; et là establit un gavant qui gardoit celluy image, » lequel gayant estoit moult fier et horrible... et aussy » le tiendront aprés luy plusieurs gayans. »
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Après ce préambule, qui forme pour ainsi dire la genèse de la famille de Lusignan, commence le récit des faits merveilleux qui ont été la cause de la fondation de la forteresse d’où elle a rayonné dans un grand nombre de pays. « L’istoire nous racompte », c’est la formule ordi- naire de notre auteur, comme le in lo tempore des évangélisies, « qu'il v eut jadis dans la brute Bretaigne » ung noble homme qui eut riot avecq le nepveu du roy » des Bretons ; et de fait il n’osa plus demourer au pays; » mais prist aussitôt sa finance et s’en alla hors du pays » par les haultes forestz et les haultes montaignes » Là il rencontra « ung jour sur une fontaine (c'est toujours au bord des fontaines et dans les bois que se font ies rencontres de fées) « une belle dame qui lui dist toute » son adventure, et finablement ilz s’amourèrent l’ung de » l’aultre. » lis se fixèrent dans ce pays qui était désert et couvert de forêts, et y bâtirent « plusieurs villes et for- » tresses et grans habitations. » Ce pays fut appelé /e Forez.
Les époux, si tant est qu’il y ait eu mariage légitime, après avoir vécu longtemps ensemb'e « avant eu discort, » je ne say pas bonnement comment ne pourquoy, » dit l’auteur, qui sans doute ne veut pas se mêler d’une que- relle de ménage, se séparèrent. Le chevalier « en fut » moull doulent; » mais pour le consoler, « les nobles de » son pays le pourveurent d’une gentille dame, qui es- » toit seur au conte de Poitiers, » De cette union naqui- rent plusieurs enfants, dont le troisième fut Ramondin ou Raimondin qui, avec Mélusine, va nouer l'action ou plutôt les actions de ce drame compliqué. |
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Pour cela, il fallait faire rencontrer ces deux principaux acteurs. Rien n’est plus facile : on suppose que le comte de Poitiers donne de grandes fêtes pour armer son fils ainé chevalier, et tout naturellement il y invite son beau- frère, qui y vient avec Raimondin. Le comte fut charmé de la grâce et des qualités de son neveu, et demanda à son père « qu'il lui laissast et qu'il ne luy chaussist ja- » mais de luy, car il le pourvoiroit bien. Et le conte lui » ottroia; et demoura ledit Raimondin avec le conte de » Poetiers, qui bien l’ama. » Pendant que Raimondin était auprès de son oncle « il advint que l’un des fores- » tiers vint dénoncier que en la forest de Colombiers » avoit le plus merveilleux porc que on eust de long- » temps veu... » « Par ma foy, dist le conte, il me » plaist bien ; faictes que les veneurs et les chiens soient » prestz demain, et nous irons à la chasse. » [ci se trouve une longue narration de chasse, comme les romanciers ne manquent jamais d'en faire quand l'occasion s’en pré- sente. Mais le sanglier qu’on poursuivait était l'un des plus redoutables qu'on ait vus depuis celui de Calydon. Aucun des seigneurs de la suite du comte de Poitiers n osait l’approcher, et celui-ci leur en fit honte. Il n'y eut que Raimondin qui eut le courage de l’attaquer. Il lui fit une large blessure, mais il ne put le tuer. L'animal s'étant sauvé, il se mit à sa poursuite accompagné de son oncle. Ils coururent ainsi jusqu’à ce que la nuit les sur- prit. Forcés de s'arrêter au milieu de la forêt, ils allu- mérent un grand feu, et tout en causant contemplérent les astres, dans la connaissance desquels le comte de Poitiers élait très versé. En consultant le ciel il y lut que celui qui le tuerait deviendrait un des plus puissants de la terre. L’ayant dit à son neveu, celui-ci chercha à le
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distraire de ses tristes pensées. Mais que faire contre les astres ? Pendant qu'ils devisaient ainsi, ils entendent du bruit dans les broussailles : ce bruit était produit par le sanglier qui revenail sur eux. Ils se mirent donc en dé- fense, mais tandis que le comte blessait l'animal, Rai- mondin, voulant l’achever, lui porta un coup si malheu- reux, qu au lieu de le tuer, il tua son oncle Désespoir, lamentatidns de Raimondin; mais surtout difficulté de donner une explication suffisante d’un évènement qui n'avait pas eu de Lémoins et qui pouvait prêter matière à tant de soupçons.
Raimondin, au lieu d'aller au devant des accusations, préféra fuir comme un vil meurtrier. Mais ce qui pouvait le perdre devint la cause de sa fortune « Quant il se » partist de son seigneur et l'eul laissé Lout mort en la » forest auprès du feu et le sanglier aussi, il chevaucha » tant parmy la haulle forest, menant tel dueil que c'es- » toit piteuse chose à ouyr et à racompter, que il se ap: » proucha, environ la minuvt, de une fontaine faée nom- » mée la fontaine du soif. » à se trouvaient « trois » dames (les fées vont généralement par trois) qui s’es- » batoient au clair de la lune. » Quoique ce spectacle fût bien alléchant, Raimondin était si triste du malheur qui venait d'arriver qu'il n'y faisait pas attention, lorsqu'une de ces dames lui adressa la parole, et lui reprocha de passer ainsi son chemin sans s'occuper d'elles, conduite qui serait assez inconvenante de la part de tout autres que des fées.
le si aimables reproches ne pouvaient manquer de tirer Raïmondin de ses réflexions. Il leva les veux sur celle qui l’arrélait, « et aperçu la grant beaulté qui estoit » en elle, et s’en donna grant merveille. » Etant des-
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cendu de son cheval, il lui dit : « Ma très chière dame, » pardonnez-moy mon ignorance et vilosime que j'ay fait » envers vous, car certes j’ay trop mespris (les héros de » romans sont toujours d’une galanterie parfaite) et sa- » chies que je pensoie moult fort à ung mien affaire qui » moult me touche au cucr et je prie à Dieu devotement » que il me doinct grâce et puissance de saillir hors de » ceste peine à mon honneur. » Il paraît que, dans la pensée de l’auteur, les fées, quoique magiciennes, croient plutôt à Dieu qu'au diable, puisque celle-ci s’empresse de répondre : « C’est très bien dit, car à toutes choses » commencer, On doibt Loujours invosquer Dieu en son » aide. » Et pour lui donner confiance elle l'appelle par son nom et lui apprend qu'elle sait tout ce qui vient de se passer. Raimondin ébahi, croit d’abord avoir affaire à quelque suppôt de Satan; mais celle-ci le rassure en ces termes : « Ne cuides point que ce soit fantosme ou » œuvre diabolique de moy et de mes paroles, car je te » cerlifie, Raimondin, que je suys de par Dieu, et crois » comme bon catholique doibt croire ; et sachies que » Sans moy et mon conseil tu ne peus venir à fin de ton » fait. » Elle ajouta que, sil voulait suivre ses avis, elle ferait de lui le « plus grand seigneur qui fut oncques en » son lignage et le plus grant terrien de tous eulx. » Cette promesse était bien tentante pour un homme qui ne savail tout à l'heure à quel saint se vouer, et la rap- prochant des paroles que le comte de Poitiers lui avait dites, il se décida à se laisser guider par elle. Mais Mélu- sine était de celles qui ne donne rien pour rien. En ré- compense des services qu'elle faisait espérer à Raimon- din, elle lui demanda sans plus de cérémonie s’il consen- irait à l'épouser. Devant une pareille proposition faite par
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une jeune et jolie femine, il est bien difficile de reculer : Raimondin accepta donc; mais ici venait la partie la plus délicate de l'affaire. Comme Lous les gens qui ont quel- que cas rédhibitoire à accuser avant le mariage, il fallait s'exécuter. Mélusine le fit avec habileté. Voyant la pas- sion qu'elle inspirait, elle fit promettre à Raimondin
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»
»
sur tous les sacremens et seremens que ung homme catholique de bonne foy peut faire et doibt jurer que Jamais tant qu'elle seray en sa compaignie, le jour du samedi il ne melleroit paine ne efforceroit en manières quelconques de la veocir ne de enquérir le lieu ou elle seroit. » Raimondin promit tout ce qu'elle voulut. Allez tout droit à Poetiers, et quant vous y serez vous trouverez jà plusieurs qui sont venus de la chasse qui vous demanderont nouvelles du conte vostre oncle. Vous direz en ceste manière : Comment, n'est-il pas revenu ? et ilz vous diront que non. Et vous leur direz que vous ne le vustes oncques puys que la chasse commença à estre forle, et que lors vous le perdites en la forest de Colombiers. comme plusieurs firent; et vous esbahissez moult fort comme feront les aultres. Et assez tost aprez viendront les veneurs et aultres de ses gens qui apporteront le corps tout mort en une litière ; et sera advis que la plaie est faicte de la dent du sanglier et dirort que le sanglier l'a tué. » Elle
ajouta : « Le conte Bertrand, son filz, et Blanche. sa fille,
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el Lous les aultres de sa famille, grans et petits feront en- semble grant dueil, et vous le ferez avec eulx. et vestirez la robe noirecomme les aultres. Aprez lout ce que no- blement sera fait, et le ierme assigné que les barons devront faire hommaige au jeune conte, vous retour- nerez icy à mov parler le jour de devant, que les hom-
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» maiges se devront faire, et vous me trouverez en ceste » propre place. » A la suite d'instructions si complètes et qui montrent combien les fées sont habiles à dérouter la justice, Raimondin et la dame, qui n'était autre que Mélusine, se quittèrent, Raimondin « l’acolant moult » doulcement, la baisa moult honnourablement comme » celle en qui il se confioit du tout: car il estoit déjà si » surprins de l'amour que tout ce qu’elle lui disoit, il » atirmoit estre vérité. » | Les choses se passèrent exactement ainsi que Mélusine l'avait prévu, ce qui, pour le dire en passant, ne donne pas une haute idée de la recherche criminelle à cette époque, car pour peu qu’on eût examiné le cas, on aurait vu facilement que la mort provenait d’un conp d'épée et non de la dent d’un sanglier. Mais les fées, et le roman- ciers'en mêlant, on n'alla pas jusque-là, et on se contenta de faire au comte de magnifiques funérailles dans la cathédrale de Poitiers. Et puis, « comme ïl est bien » vérité qu’il n’est douleur tant soit angoisseuse qui ne » se adoulcisse sur les trois jours, » on se décida à fixer
celui où le nouveau comte devait recevoir l’hommage
de tous ses vassaux. Alors Raimondin, qui s’était si bien trouvé des conseils de Mélusine, revint auprès d'elle, et en reçut la direction suivante. Après la cérémonie de l'hommage, demandez au comte de vous donner « en » cette roche et à l’environ autant de place que ung cuir » de cerf peut comprendre et enclore. » C’est évidem- _ ment une réminiscence de la fondation de Carthage et le la légende de Byrsa ; seulement on a remplacé la peau le bœuf par une peau de cerf, parce qu’on était en pré- sence de seigneurs, amateurs de chasse, et non de traf- quants émigrés. Raimondin fit ce qui lui était indiqué, et
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le comte lui accorda ce qu’il demandait, après avoir consulté ses barons, qui n y virent aucun inconvénient, « puys ce que ce estoit chose de si petite value. » Le comte, qui était bon prince, ajouta même: « Je le vous » donne franchement, que vous ne devez à moy ne à » tous mes successeurs, foy ne hommaige, ne quelconque » redevance.» Exemple assez remarquable d’une conces- sion féodale et de l'intervention des barons nécessaire dans un pareil acte, qui raccourcissait le fief.
Mais le cadeau était en réalité beaucoup plus important qu'il ne paraissait, car Raimondin, cowme les Tvriens fugilifs, fit tailler le cuir « en une couroie le plus deslié » qu'il peut, » et il obtint ainsi une très grande étendue de terre. Après ce tour d'adresse, qui pourrait bien être qualifié d'un autre nom, Raimondin vint retrouver sa dame, et celle-ci lui dit d'aller demander au comte de Poitiers de venir, « avec sa mère et tous aultres amis, » faire honneur à nos nopces en ceste place, aflin qu’ils » voient les noblesses que je pense à faire pour votre » honneur accroistre. » Le comte accepta l'invitation, pourtant il fit à Raimondin une question toute naturelle: « Quelle femme épousez-vous? » Raimondin répondit qu'il n’en savait pas plus que lui, mais que « puysqu'il » me soullist, il vous doit biea soullire, car je ne prens » pas femme pour vous ennoisier mais pour moy. » Le comte se pava de cette raison un peu lésère et se rendit avec ses barons et une suite nombreuse à l'endroit fixé par Mélusine. On leur fit une réception magnifique, dont la description tient uue trés longue place dans le récit. Des joutes et des tournois furent célébrés en grande pompe : il n y Mmanqua même pas un évêque qui, après avoir marié les nouveaux époux, vint bénir leur couche.
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Et « à tant se taist l’isloire sans plus avant parler de la » matière. »
L'histoire n’est pourtant pas si discrète qu’elle ne ré- véle une partie des mystères de cette nuit. D'abord Mélusine eut garde de perdre une si belle occasion tie rappeler à Raimondin la promesse qu'il lui avait faite de ne pas chercher à savoir ce qu’elle devenait chaque samedi, « moyennant quoy, répétla-t-elle, vous serez le ° plus puissant et le plus honnouré qui oncques fust en » vostre lignée ; mais si vous y manquez vous serez celluy > qui plus y perdrez après moy. » Raimondin renouvela son serment sans exiger plus d'explication. Ensuite « en » ce parti ils laissérent aler de ceste matière, et pour ce, » nous dist l'istoire, que en ceste nuvt fut engendré » d’entre eulx deulx, le preux vaillant Urian qui fust roy » de Chippres. »
Les fêtes ayant duré quinze jours, chacun s’en alla chargé de magnifiques présents que leur avait faits Mélu- sine. Mais si on savait qu'elle était immensément riche, on continuait à être dans une complète ignorance sur son origine et on pouvait croire à une mésalliance. Le comte de Poiliers interrogea de nouveau Raimondin à ce sujet, au moment où il allait prendre congé de lui. Mais celui- ci fut d'autant plus mécontent de cette insistance qu'il n'avait rien de bon à dire. Il se contenta de lui répondre que celle qu'il avait épousée devait êlre au moins la fille d'un roi, et le pria de ne plus lui en parler. Le comte accepta cette situation un peu équivoque et ne fit désor- mais aucune difficulté de regarder sa nouvelle cousine comme d'une haute naissance, sans autre preuve à l'appui. |
Raimonuin et Mélusine étant ainsi établis s empresse-
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rent de bâtir un superbe château-fort sur la terre qui leur avait été concédée : c'était en effet la première pen- sée qui devait venir à tout seigneur féodal ; mais cette pensée est plutôt du moyen-âge que du temps des fées. Lorsque la forteresse fut terminée, ce qui alla assez vite, grâce au pouvoir magique de Mélusine, elle décida son mari à donner une grande fête pour l'inauguration. Le comte de Poitiers y vint encore avec sa mère, son frère et ses barons. Au milieu des divertissements, Mélusine lui demanda quel nom il fallait donner à la forteresse, et le comte lui en ayant laissé le choix, elle proposa de l’appeler Lusignen (c'est l’anagramme de Mélusign). Le comte répondit : « Or ma foy ce nom lui affert bien » pour deux causes ; car tout premièrement vous êtes » nommée Mélusine d'Albanie, et en langage grégoys » vault autant à dire chose qui ne fault; et Mélusine » vault autant à dire chose de merveilles, ou merveil- » leuse chose. » C’est un échantillon de la galanterie et de l'esprit du temps. Mais s’il témoigne de l’amabilité du comte de Poitiers, nous pensons qu'on peut le récuser comme étymologie. |
Raimondin et Mélusine se trouvèrent ainsi dotés d’un magnifique château, ils y firent leur résidence et « depuys 1lz se gouvernèrent et tressaigeinent, puissam- » ment et honnourablement » Le premier signe de ce bon gouvernement fut la naissance d’un fils « en tous » estas bien formé, excepté qu'il eut le visaige court » et large à travers, et si avoit un œil rouge et l’aultre » pers. » [l fut nommé Urian. « Et si sachiez qu'il avoit » les plus grans oreilles qui oncques furent veues à » enfant, et estoient aussi grandes comme les memilles » d’ung vau. » Sans doute pour les consoler de ces
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défectuosités de leur enfant, la fortune continua à pro- diguer à Raimondin et à Mélusine toutes ses faveurs. Leur domaine ne cessait pas de s’accroître et devint des plus considérables. Il est vrai que Mélusine ne laissail passer aucune occasion d'augmenter la gran- deur de sa maison. Dans ce but, elle conseilla à son mari d'aller en Bretagne revendiquer la terre de Léon dont son père avait été traîtreusement dépouillé. Raimondin partit donc pour la Bretagne, et ayant exposé ses droits au roi de ce pays, il en obtint la permission d'appeler en combat singulier le chevalier déloyal qui détenait son héritage, ou plutôt le fils du spoliateur, parce que celui- ci était trop vieux pour soutenir la lutte : exemple remar- quable de ces duels judiciaires qui décidaient si souvent des procès au moven-âge. Un combat terrible s'engagea, dans lequel Raimondin fut vainqueur, ce qui ne lui était peut-être pas aussi difficile qu'on pouvait le croire puis- qu'il était protégé par une fée. Le roi ne parait pas s'être préoccupé de cette circonstance, et ne voyant que le doigt de Dieu dans l'issue du combat, condamna le vaincu et son père à être pendus, et rendit à Raimondin la possession de sa terre. Une pareille décision méritait bien sa récompense: Raimondin « présenta au roy, de » par sa dame, une moult riche couppe d’or, où il avoit » moult de riches pierres précieuses, et donna aprez à » tous les barons moult de riches joyaulx, dont chascun » s'émerveilloit dont telles richesses venoient » Pendant que Raimondin était en Bretagne, Mélusine ne perdait pas son temps : elle faisait bâtir une ville, celle de Lusignen, au pied du château qu’elle avai: fondé. Raimondin mettait aussi à profit son voyage en Bretagne pour concéder, avec l’agrément du roi, à Alain, son on-
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cle, et à ses cousins, la terre de Léon qu'il ne pouvait pas utilement gérer lui-même et pour visiter un domaine qu’il possédail en ce pays. celui de Guérende, où il re- mettait tout en ordre. Ces faits montrent qu'il était aussi bou administrateur que valeureux guerrier, ce qui cons- tituait l’idéal d’un seigneur terrien au temps où l’auteur écrivait. Pendant cette excursion à Guérende, Raimondin fut exposé au plus grand danger par suite de la ven- geance que le châtelain d’Arval, neveu de Josselin, de Léon, voulut exercer contre lui. Il apprit que ce dernier, à la tête d’un certain nombre de vassaux du seigneur de Léon, devait l’attendre au passage d’une forêt et lui faire un mauvais parti. Raïmondin prit ses mesures en consé- quence, et quand il fut attaqué il se défendit avec le plus grand courage, et fut vainqueur de ses ennemis. Il fit un nombre considérable de prisonniers, entr’autres le châtelain d’Arval. [ei on regrette que Raimondin n'ait pas ajouté la clémence à toutes ses autres qualités, et c'est avec peine qu'on apprend « qu'adonc furent cerchez » tous les prisonniers et furent pendus aux fenestres et » aux huys. » Quant au châtelain d’Arval on l’envova au roi pour qu'il décidât de son sort; celui-ci ne fut pas plus généreux que Raimondin ; joignant la plaisanterie à la sévérité, il dit « qu’il fait bon fermer l’estable avant que >» les chevaux soient perdus, et 1l envoya le chastellain » à Nantes, et là il fut pendu emprez Josselin son oncle » et Olivier son cousin. » Non seulement l’auteur n'a pas un mot de pitié pour ces malheureux, mais il termine son récit en disant : « et ainsi garda bien le roy des Bre- » tons justice en son temps. » Ces exéculions sommaires paraissaient toutes naturelles aux hommes de cette époque.
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Pendant longtemps Raimondin et Mélusine vécurent heureux el eurent beaucoup d'enfants. En effet il leur en venait un à peu prés chaque année; mais ces enfants avaient tous quelque difformité particulière. On a vu celle dont était affecté Ürian, l'ainé. Le deuxième, Odon, eut « une oreille sans comparaison plus grande que l’aultre:; » le troisième, Guion. « eut un œil plus hault que l’aultre; » le quatrième, Anthoine, « au naistre apporta en la joue » ung griffe de lvon ; » le cinquième, Regnault. « n'ap- » porta que ung œil sur terre, mais il ne veoit si clair » qu'il veoit venir sur mer la nef ou par terre aultre » de trois veues qui montent bien vingt et une lieues ; » le sixième, Geuffroy, « apporta sur terre ung grant dent » qui luy sailloit de la bouche plus d'ung pouce, et fut » nommé Geuffroy au grant dent; » le septième, Froid- mond, « eut sur le nez une petite lache vellue ainsi » comme se ce fut la peau d'une tolpe ou d’ung fouant.» L'auteur ajoute : « En ceste partie nous dist l’istoire que » Mélusine demoura environ deux ans sans porter, mais » il fust vrav que la onzième année elle porta un filz, le » huitième, et ce fust moult grant merveilles, car il ap- + porta au naistre lrois veulx sur terre, l’ung desquelz » eut au front. » C’est cet enfant qu'on appela Orrible, le nom était bien donné, « et fust si cruel et si mauvais » qu'il oceit, avant qu'il eust quatre ans, deux nourrices.»
Mélusine ne se contentait pas de donner à son mari une telle quantité d'enfants, elle fondait aussi, comme par enchantement, un grand nombre de villes « et nobles » lieux par le pays qu'ilz avoient ès meltes de la conté » de Poetou et duché de Guienne, ainsi le chasieau de » Parthenay, les tours de la Rochelle et le chasteau, » et commença de la ville une partie, et avoit une grosse
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» tour à trois lieues que Julius César fist faire, et l’appe- » loit on la tour des Anglois pour ce que-Julius César » portoit l'aigle en sa bannière comme empereur. » Nous en passons, et des meilleures, pour arriver à ce résumé: « Enfin acquist tant Raimondin et Mélusine, en Bretaigne » et Guienne et Gascongne, qu'il nv avoit prince nul qui » marchast à luy, et qui ne le doubtast à couroucer. » On voit, qu'à part le désagrément d’avoir des enfants dont la conformation laisse à désirer, il est bon d’épouser une fée.
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Au lieu de continuer l'histoire de Raimondin et de Mélusine, ce qui pouvait déjà fournir une ample carrière, l'auteur croit devoir faire celle de’tous leurs fils, ce qui l'entcaîne dans les développements les plus exagérés. Il commence par celle d'Urian et de Guion. Ils étaient arri- vés à l’âge d'hommes, et comme tous les Achilles an- ciens et modernes, ne voulaient pas
… de la terre inutiles fardeaux Attendre chez leur père une obscure vieillesse.
Or, « il advint qu'en celui temps deux chevaliers poe- » tvins vinrent de Jherusalem et comptèrent les nou- » velles par le pays que le souldan de Damas avoit assiégé + le roy de Chippre en sa cité de Famagosse. » Ürian et Guion sentirent leur courage s’enflammer à ce récit et résolurent d'aller porter secours au roi de Chypre qui « n'avoit de héritier qu'une seule fille, laquelle estoit » moult belle. » Ils demandèrent donc à leurs parents la permission de chercher aventure + en pays estrange, »
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et parmi les motifs qu'ils firent valoir ils dirent : « Nous » regardons que nous sommes jà. Dieu nous croisse, » huyt frères, el sommes taillez. se Dieu plaist, d’en » avoir autant ou plus. » Impossible de ne pas se rendre à un pareil argument. Ils se mirent donc en route, par- tant du port de la Rochelle, sur un magnifique navire que Mélusine avait fait appareiller avec le plus grand luxe. Avant leur départ, elle leur donna deux anneaux et leur dit: « Sachies tant que vous userez de leaulté, » sans penser à mal, ne faire tricherie, et que vous les > aiez sur vous, ne serez jà desconfis en nul fait d'armes, » mais que vous aiez bonne querelle, ne soit ne enchan- » lement d’art magique ou poisons de quelque manière * ne vous pourront nuire ne grever, que si Lost que vous » les regarderez, qu'ilz n’aient perdu vertu et force. » C'était singulièrement augmenter les chances de succès de ses enfants et diminuer le mérite de leur bravoure. Les recommandations qu'elle joint à ce don ne tiennent pas moins de dix pages dans le roman ; mais si elles sont un peu longues, elles sont souvent fort jusles et quel- quefois touchanties.
Les deux frères ne tardérent pas à trouver l'occasion de se signaler. Pendant leur navigation ils rencontrerent une galère de Rhodes à laquelle les Sarrazins donnaient la chasse. Ils la sauvèrent et la ramenèrent à Rhodes où le chef (c’est ainsi qu’on désigne le grand maitre de l'Ordre) leur fit le meilleur accueil. Ayant appris le but de leur voyage, il se décida à les accompagner et à les aider dans leur projet. Dés que cette résolution fut prise, il envoya son neveu avertir le roi de Chypre du secours qui lui arrivait La fille du roi, la belle Hermine, futsi satisfaite de cette nouvelle qu’elle fit appeler dans sa
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chambre celui qui l’apportait et lui dit: : Amy vous me » salurez les damoiseaulx et donnerez à l’aisné cest fer- » mail, et luy dictes qu'il la porte pour l’anour de moy, » et cest anneau, et cest dyvamant le donnerez au mainsné » et le salurez beaucoup de foys. »
[l était temps de porter secours au roi de Chypre, car les Sarrazins le serraient chaque jour de plus près dans Famagouste. Dans un dernier combat il avait même été blessé à mort et gisait tristement ea son lit quand on lui annonça le débarquem: nt des deux frères et du maitre de Rhodes avec les forces qu'ils lui amenaient. f’eux-ci s’'empressèrent de se jeter sur « l'ost des Sarrazins, » qu'ils repoussérent. et Urian s'étant trouvé en face du « soulidan, » un combat s’ensuivit, comme celui de Tan- crède et d’Arvan dans la Jérusalem délivrée. l’issue en fut la même: le Sarrazin ne pouvait manquer d'être vaincu par le chrétien. « Adonc le souldan chait par » terre, et y eut là si grant foulle de chevaux de part et » d’aultre que la bataille y fust si tresdure et si tresforte » que ses gens ne luy peurent aidier, et saigna tant quil » lui faillist la mort par la force du sang qu'il jetta. »
La ville fut sauvée ; mais le roi se mourait (le ses bles- sures. Avant sa mort, il voulut voir les deux frères qui avaient vaincu les Sarrazins. Sa fille, Hermine, ne le dé- sirait pas moins, « elle estoit moult doulente du mal de » son père; mais nonobstant ce elle se reconfortoit fort » de ce que on luy disoit que les deux frères damoiseaulx » devoient venir le lendemain, et sachies qu'elle dési- » roit moult veoir Ürian. » Ils firent dans la ville une entrée magnifique dont la description est minutieuse- ment racontée par l’auteur, el dont les détaiis forment un tableau curieux des cérémonies d'apparât à cette épo-
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que. Quand ils furent arrivés au palais du roi, celui-ci les reçut dans son lit, et leur offrit une forte somme d'argent pour le service qu'ils lui avaient rendu. Mais Urian la refusa en disant : « Nous ne sommes pas venus » Chà pour avoir de vostre or, ne de vostre argent, ne » de vos villes, chasteaux. ne terres, mais pour acquérir » honneur et pour destruire les ennemis de Dieu et » exaulcer la foy catholique. » Il ne lui demanda qu’une faveur, c'était d'armer son frère et lui chevaliers. Le roi y consentit avec le plus grand plaisir, et quoiqu'il fût mourant, il remplit les formalités de l'armement dans toute leur rigueur. « Ce faisant ses plaies luy escrurent, » et en saillist le sang à grant randon parmy le bendeau.» Cela ne l'empêcha pas de faire venir sa fille pour qu'elle adressât ses remerciments aux deux frères ; « et adonc » elle se agenouilla devant eulx, et les salua et les mer- » cia moult humblement. Et sachiés qu'elle estoit en » telle manière esmeue, comme là elle fust ravie et ne » sçavoit comment proprement faire contenance tant de » la douleur qu'elle avoit au cueur de l’angoisse que son » père sentoit que des pensées qu’elle avoit à Urian. » Malgré son embarras, il faut reconnaître que celui de Chiméne devait être encore plus grand.
Le roi, qui probablement avait vu que sa fille ne de- mandait qu'à être consolée, fit servir un splendide diner, auquel «il fist meilleur semblant que le cueur faire ne » povoit, car certes quelque chière qu'il fist il soffroit » moult grant douleur, car le venin qui estoit en la plaie # {il avait été atteint d’une flèche empoisonnée) luy ver- » missoit tout le corps, mais pour réjouir la baronie, il » monstroit semblant comme se il n'eut mal ne douleur.» C'est ce qui s'appelle mourir en roil « Et aprez disner
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commença la feste, et dura jusques au soir, et lors le roy appela Urian, et lui dist : « Beau filz, je vueil que vous espousez ma fille demain, et vous vueil couronner » de ce royaulme, car sachiés que je ne puis plus gaires » vivre, et pour ce je vueil que tous les barons du royaulme vous facent hommaige avant ma mort. » » Sire, dist Urian, puys qu’il vous plaist, vostre voulonté » est la mienne. » Il est impossible de mener plus ron- dement un mariage ; on se demande seulement ce que l'auteur fait des publications et du consentement des pa- rents : il est vrai que de son temps le code civil n’exis- tait pas. Celte élévation d’'Urian à la couronne de Chypre pourrait aussi être taxée d’entorse donnée à l'histoire, car si les Lusignan devinrent rois de ce pays, ce fut par Ja donation que Richard Cœur de Lion, qui l'avait con- quis, en fit, en 1192, à Guy de Lusignan et non par une union in eætremis, comme on l'imagine ici.
Urian étant ainsi pourvu, il s'agissait de caser son frère : voici ce qu'on trouva pour lui. Urian lui ayant donné quelques navires pour faire la chasse aux Sarra- zins, il s'embarque avec le grand maitre de Rhodes. el tous deux ne tardent pas à rencontrer plusieurs vaisseaux ennemis qu'ils capturent. Après ce succés ils relournaient en Chypre, lorsque les vents contraires les jettent sur les côtes de l’Arménie. Là régnait un roi qui était le frère de celui de Chypre, dont on vient de raconter la mort. Quand il eut appris que le frère de Guion avait épousé sa nièce (il est étonnant qu'il ne le sût pas déjà). il le reçut avec cordialité, et sa fille, la princesse Florie, qui était douée de toutes les perfections, ne tarda pas à devenir amoureuse de lui, ainsi qu'Hermine l'était devenue d’Urian. Pendant que la galanterie allait son train à la
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cour du roi d'Arménie, on y apprit que le calife de Ban- das amenait une grande expédition contre Chypre pour venger la défaite du soudan.:Rien ne put retenir Guion, qui partit aussitôt pour défendre son frère. Il arriva tout juste à point pour repousser les infidèles, qui avaient fait une descente dans l’île, et « le roy Urian, ces choses » faictes, vint à Famagosse, avec luy son frère et le mai- » tre de Rodes et ses barons qu'il admena de Poetou et » tous les plus haultz barons de son royaulme. Là les » receupt la royne Hermine moult liement et courtoise- » ment, et le roy son mari rendit moult dévotement » grâces à nostre seigneur de la victoire qu'il leur avoit > donné. »
Sur ces entrefaites, il arriva que le roi d'Arménie vin! à mourir. Avant sa mort, il s'était décidé à faire épouser sa fille par Guion, comme le roi de Chypre l'avait fait pour Ürian, On voit que les choses ne cessent de s'arran- ger pour le mieux au profit des deux frêres. Seize des plus hauts barons d'Arménie vinrent donc en Chypre porteurs d’une lettre pour Urian, dans laquelle il était dit de la part du roi d'Arménie : « Or, je n'ay point de » héritier de mon corps que seule fille, laquelle Guion » vostre frère a bien veue. Je vous supplie humblement » qu'il vous plaise de le prier de par moy, qu'il la veuille » prendre à femme et la royauté d'Arménie avecques. » Cette manière de marier sa fille était peut-être un peu insolite, mais elle n’en fut pas moins favorablement ac- cueillie, et Guion s’empressa d'aller prendre possession de sa femme et de son royaume. Quand la flotte qui le portait fut en vue, « Florie vinst à sa fenestre el regarda
en la mer, et vist navires, gallées et aultres grans vais- » seaulx qui arrivoient au port et oyt trompettes sonner,
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» et plusieurs aultres instruments de divers sons. Adonc » la pucelle fust moult lie. » Aussitôt débarqué, Guion se rendit auprès d'elle et lui dit: Mademoiselle, com- » ment a t'il esté à vostre personne depuis que me par- » tis d’icy ? » et «elle lui respondit moult amoureuse- » ment. » Aussi le mariage ne lraina pas en longueur. « Adonc fusrent fiancez, et le lendemain espousez à grant » solemnité, et fust la feste moult noble et dura par » l’espace de quinze jours. » Voilà comment la famille de Lusignan fut, pour commencer, dotée de deux couronnes, sans ce qui l’attendait encore, comme on va le voir.
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Urian et Guion étant ainsi placés, el bien placés, son- gérent à écrire à leurs parents, ainsi qu'on dit vulgaire- ment, et à leur apprendre le bonheur dont ils étaient comblés. Ces nouvelles mirent en appélit leurs deux fré- res Anthoine et Regnauld. « Adoncques vinrent à leur » père et à leur mére en disant moult humblement : Mon- » seigneur et vous Madame se il vous plaisoit, 1l seroit > bien temps que nous alissions par le monde à nous » adventures pour acquérir l'ordre de chevalerie, car ce » n'est pas de l'intention de nul de nous de la prendre, » fors au plus prez que nous porrons l'avoir. » Mélusine s'empressa de répondre avant son mari, ce qui nest pas fort correct ; mais, dans le roman, c'est toujours elle qui paraît la forte tête du ménage : ainsi que dans celui de Thétys et de Pelée; il est vrai que Thétys est une déesse et Mélusine une fée. Voici ce qu'elle dit: « Beaulx enfans, s'il plaist à Monseigneur vostre père, il
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» me plaist bien. 5 « Par foy, dist Raimondin, dame, » faicles en vostre voulenté, car ce qu’il vous plaist me » plaist. » On ne peut être mari plus complaisant. Il fut donc décidé qu'Anthoine et Regnauld iraient courir le monde comme leurs ainés. « En ceste partie ‘nous dist » l'istoire, que ès parties d’Alemaigne, entre Loraine et » Ardanne, avoit moult noble terre qui esloit appelée la » conté de Lucemboursg, y estoit mort ung vaillant prince, » qui fust nonmé sire du pays, et eut nom Asselin, et >» avoit demouré de luy nul héritier que une fille, laquelle » est nommée Christienne, et fust moult belle et bonne.» C'est toujours l'emploi du même moyen. « Pour celluy * temps en Anssay eut ung puissant roy. Or advint que » il oyt nouvelles que le seigneur de Lucembourg estoit » trespassé, et ne luy estoit demouré que une fille, qui » estoit moult belle. Adoncques le roy d’Anssay la fist » demander pour estre sa femme. Mais la pucelle ne se » voulust oncques accorder, dont le roy d'Anssay fust » moult doulent, et va jurer Dieu, comment qu'il fust, > que se il povoit quil l’auroit. » Et voilà la guerre dé- clarée! Mais la jeune princesse n’était pas de force à ré- sister au roy d'Anssav. Anthoine et Regnauld ayant appris ce procédé discourtois, résolurent de le réprimer. Ils partirent de Lusignan, à la tête d’une troupe de sei- gneurs, auxquels Raimondin et Mélusine payèrent leurs gages pour une année; ce qui montre que le rôle de re- dresseurs de torts n’était pas aussi gratuit que le com- prenait Don Quichotte. Après maintes aventures, on ar- riva devant la forteresse de Luxembourg, que le roi d’Anssa y tenail assiégée et dont il croyait s'emparer fa- cilement. Mais il se vit attaqué à l'improviste par les Poitevins, et fut vaincu ei fait prisonnier. L'entrevue du
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roi et d'Anthoine est racontée avec une naïveté pleine de grâce, qui mérite d'être citée textuellement : « Et » adoncques fust mené le roy à la tente de Anthoisne, » qui estoit logé en la propre tente qui avoit esté au roy » d’Anssay ; et adoncques il ne <e peut tenir qu'il ne » leur dist: « Par foy, darnoiseaulx, bien dist vray cel- » luy qui dist : En peu d’eure Dieu labeure, car au jour » d'huy matin on n'eut gaire fait de chose ceäns pour » vous. » € Sire roy, dist Anthoine, c'est pour vostre » musardie et pour vostre pechié, qui faictes guerre aux » pucelles sans cause, et les volez avoir par force. Et sa- » chiés que vous en serez bien paié selon vostre droit, >» car je vous renderay en la subjection de celle que » vous voulez avoir par force subjecté. » Adonc, quand » le roy l’entendit, il fust moult honteux et luy respon- » dist moult tristement : « Or puys qu'il m'est ainsi in- » fortueusement adveau, j'aimes mieux ne à mort que » ne à vie. » « Nenny, dist Anthoine, je vous renderay » en la merci et en la subjection sans doubte de la pu- » celle. » | Cristienne (Christine), laissée juge du sort du roi d'Anssay, se montra généreuse : « Elle fist meitre le roy * en une moult riche chambre, et avec luy dames et da- » moiselles, chevaliers et escuiers, pour luy faire oublier » sa perte, et pour le resjouir et oster hors de méran- » colie. » Comme un bienfait n'est jamais perdu, la géné- rosilé de Christine lui valut un mari, etce mari ce fut le roi d'Anssay qui le lui procura. Ne pouvant plus épou- ser l'hérilière du duché de Luxembourg, il eut l’idée lumineuse de la faire épouser par Antoine. Il s’ouvrit de ce projet aux barons du pays, et ceux-ci, sans méfiance pour leur ancien ennemi, dona ferentem, aprèsavoir Lenu
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un conseil digne d’une assemblée constituante, décidé- rent que « se Anthoine la vouloit prendre, certainement » nous en serons tous joyeulx. » Antoine accepta très volontiers la femme et le duché qui lui étaient offerts. Il ne s'agissait plus que d’avoir le consentement de Chris- tine. Ce ne fut pas très difficile. « Adoncques fust la da- » moiselle mandée par quatre des plus haultz barons, et, » en venant, ilz luy comptèrent ceste nouvelle, dont » fust bien joyeulse, combien qu'elle n'en fist aucun » semblant. » C’est ainsi qu'eut lieu le mariage d'Antoine de Lusignan et de Christine de Luxembourg, mariage qui ne tarda pas à porter ses fruits, car « celle auvl » coucha Anthoine avecques sa femme, et fust engendré > un moult vaillant hoir, et fustappelé Bertrand. » Après avoir été si favorable à Antoine, la fortune ne pouvait oublier Regnauld : voici ce qu'elle fit pour lui. Le roi d'Anssav avait un frère, nommé Frédéric, qui était roi de Bohême. Or, il arriva que seséfats furent attaqués par les Sarrazins. Aprés les avoir vus figurer au midi, nous les retrouvons au nord ; c’est la preuve de l’impres- sion qu ils faisaient sur les esprits à l’époque où l’auteur écrivait, impression qui allait bientôt se traduire par la funeste croisade de Nicopolis (1396), où le neveu même du duc de Berry devait être fait prisonnier. Les Sarrazins qui attaquaient la Bohême étaient aidés par un roi de Craco, qui était très puissant. Le roi de Bohême se trou- vait incapable de résister à de lels ennemis, et après avoir essuyé plusieurs défaites, il était assiégé dans Pra- gue, sa capitale. Dans ce pressant danger, il pensa à in- voquer le secours de son frère, le roi d’Anssay. « Or, est » vray que celluy roy, Phedrich, n'avoit de héritier que » une seule fille, qui avoit nom Aiglentine. » Que d’hé-
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ritières royales pour la plus grande convenance des héri- tiers de Lusigaan ! Le roi de Bohême envoya donc un messager au roi d'Anssay pour lui peindre sa triste si- tualion. « Le messagier avoit esté à Anssay, et là on luy » avoit dit que il estoit à Lucembourg ; et à brief parler » tant enquist le messagier qu'il trouva le roy d’Anssay » et lui présenta les lettres de son frère Phedrich. » Mais le roi d’Anssay se trouvait à ce moment aussi mal dans ses affaires que le roi de Bohême, et «se tournant devers le duc Anthoine, il lui dist: « Ho! ho, très noble et » très vaillant seigneur, or me va de .mal en pis: car » vostre très noble chevalerie et puissance ne m'a pas tant seullement maté ne amendry de mon honneur, » mais avecques moy le plus preud’omme et le plus vail- lant roy qui fust en toute la lignée. » Antoine, qu'on peut s'étonner d’avoir été si mal renseigné sur ce qui se passait dans la chrétienté, se fil rendre compte du dan- ger que courait le roi de Bohème, et saisi d'un beau mouvement chevaleresque, déclara qu'il irait à son se- cours avec le roi d'Anssavy. « Il prinst donc congié de la » duchesse qu'elle fust moult doulente; mais elle n’en » osa montrer samblant ; toutesfois elle le pria de reve- nir le plus tost qu'il pourroit, et il lui dist que se feroit- » il, et lui dist oultre: «€ Duchesse pensez bien de vous » et de vostre fruict, et se Dieu par sa grâce donne que » ce soit ung filz, faites-le baptiser, et vueil qu'il soit » nommé Bertrand. » Et la duchesse lui dis! : « Monsei- » gneur à vostre plaisir. » Lors se entrebaisèrent et par- » List. » Ces adieux, pour être moins touchants que ceux d’'Hector et d'Andromaque, ne manquent pas d'une cer- laine grâce. Au reste, ie dénoument devait être moins triste. Comme on va le voir, les choses s'arrangérent
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pour le mieux en faveur d’Antoine et surtout de Regnauld, que son frère emmena avec lui pour acquérir de la gloire. |
Ils prirent leur route par Cologne et la Bavière. Là, ils trouvèrent un duc, nommé Ode, qui, après avoir pris connaissance de leur projet, voulut se joindre à l’expé- dition. Ils arrivèrent devant Prague, au moment où les Sarrazins allaient s’en emparer. Ici encore, comme il fallait une couronne pour Regnauld, on s'arrange de ma- nière à faire disparaître celui qui la possédait. Pour cela on raconte que, dans une sortie tentée par Frédéric, il avait été tué de la main même du roi de Craco, après des prodiges de courage. Voilà donc Eglantine de Bohême orpheline, comme l’étaient Christine de Luxembourg, Hermine de Chypre et Florie d'Arménie. Mais Regnauld se présente comme ses autres frères, au moment psycho- logique. Avec Antoine, le roi d’Anssay et le duc de Ba- vière, il engage un grand combat dont il sort vainqueur, et iltue de sa main le roi de Craco. Alors ils entrent tous ensemble à Prague, où ils sont reçus en triomphe, et où on fait de magnifiques funérailles au roi défunt. Puis, après avoir honoré les morts et les vainqueurs, on songe aux vivants. C'est à quoi s'occupent les barons, comme pour l'affaire de Luxembourg. L'intérêt de l'Etat exigeait qu'Eglantine fût mariée le plus vite possible, et un mari soffrait tout naturellement pour elle dans la personne de Regnauld. Les barons s'adressent donc au roi d’Anssay, oncle de la princesse, et sur leur demande, il va trouver sa nièce et lui dit: « Ma belle niepce, Dieu » merci, vos besoings sont maintenant en bon parti. .…. » or fault regarder comme vostre terre soit gouvernée » doresnavant..…, » Elle répondit; « Très chier oncle,
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» je n’ay point de conforten cestuy monde forsque Dieu » et vous; pour ce faictes de moy et dE mon royaulme » tout ce qu'il vous plaira. » Alors, usant de la latitude qui lui était donnée, il se rendit auprès d'Antoine et lui demanda son frère Regnauld pour mari d'Eglantine. La proposition fut acceptée avec empressement, « et à brief » parler fus! là mandé un évesque qui les fiança… et fut » feste moult grande, et le soupper moult notable.» Notre auteur aimait sans doute la bonne chère, car il n'oublie jamais de mentionner les repas que font ses héros. Le mariage eut lieu le lendemain. « Adonc fut » moult noblement appareillée l’espouse et fut adressée » à l'endroit où la messe se devoitdire. Ilz furent espou- » sez et la messe dicte moult solemnellement, et aprez » ramenée au maistre pavillon : et quant le disner fut » prest ilz lavèrent et s’assirent à table, et ilz furent » moult richement servis et de plusieurs manières de » metz, et quant ilz eubrent disné les napes furent os- » tées ; 11z lavèrent, les tables furent abbatues et grâces » furent dictes. » Ces détails présentent quelque intérêt, comme reproduction des habitudes du temps. Il en est de même du récit des joûtes et divertissements qui sui- virent le repas; mais ce qui est plus piquant c'est le coucher de la mariée. Voici comment l’auteur le raconte: « Quant il fust l'heure d'aller dormir on mena l’espousée » couchier en ung riche lict de parement ; et puys assez » tost aprez vint Reynauld et se coucha avecq la pucelle, » aprez que le lict eubt esté beneis. Adoncques se depar- » tist chacun de la chambre, les ungs crians, chantans » et danssans, et les aultres comptans de beaulx comptes et de belles adventures; et se esbatloient qui mieulx pour passer le temps ; les aultres allèrent dormir. Re-
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»s gnauld et la pucelle furent couchiés l’ung avec l’aultre.» L'auteur, qui paraît avoir écouté aux portes, cite même la conversation qu'eurent les époux. « Monseigneur, dit » la princesse, se ne fust la grâce de Dieu, ceste povre _» orpheline estoit toute désolée et perdue... » « Par foy, » répondit Regnauld, ma doulce amour, vous avez trop » plus fait pour moy que je n’ay fait pour vous; quant » vous m avez fait le don de vostre noble corps... » « Et » lors, dist la pucelle: Par ma fov, monseigneur, le » corps de vous vault mieulx que dix royaulmes, et plus » est à priser quant à mon gré. » De leurs paroles n’en » veult plus parler; mais ceste nuvyt fust engendré d’eulx >» deux ung très beau filz qui eubt nom Oliphart. » Après toutes les preuves qui ont été données, il faut bien re- connaître que la famille de Lüusignan savait mener rapi- dement toutes choses.
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À la suite de ces longues pérégrinations en Orient, en Allemagne et en Bohême, l'auteur nous ramène enfin auprès de Raimondin et de Mélusine ; mais c'est pour raconter l’histoire d’un autre de leurs fils, « Geuffroy à » la grant dent ; » il est vrai que celui-là « fust le plus » fier, le plus hardi et le plus entreprenant de tous ses » aultres frêres. » Ses premiers exploits eurent pour but .de réduire à l’obéissance quelques vassaux de son père qui s’étaient révoltés. IL partit d’abord pour l'Irlande à la tête de cinq cents homwes et de cent arbalétriers. Il ne s’agit pas ici de l’île de ce nom, car il n'est pas ques- tion de vaisseaux pour s’y transporter. Quand il fut ar-
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rivé dans ce pays « tantost enquist ou estoient les deso- » beissans. » Ceux qui étaient restés fidèles à Raimondin lui signalèrent Claude de Syon qui, avec ses deux frères, » vouloient suppediter tous leurs voisins et estre sei- > gneurs d’eulx. » Le principal repaire de ces tyran- neaux, comme il y en avait tant au moven-âge, était la forteresse de Syon. Geuffroy vint élablir son camp à une lieue de là, et envoya sommer les trois frères de se rendre. Ceux-ci ayant refusé, il alla reconnaître les lieux pour savoir par où il attaquerait. Pendant cette recon- naissance il rencontra un des trois frères qui battait la campagne avec une forte troupe de partisans. Il l’assaillit impétueusement et ayant mis la déroute parmi ses gens, il le fit prisonnier. Lorsque Claude apprit la captivité de son frère, il sortit de la forteresse, à la tête de « sept » vingz hommes d'armes, » pour le délivrer. Nouveau combat et nouvelle victoire de Geuffroy. Mais celui-ci n’était pas seulement un valeureux guerrier, il était aussi un habile capitaine. Pendant qu'il livrait bataille à Claude, il envoya un écuyer avec trois cents hommes d'armes pour tourner l’ennemi et prendre la forteresse par surprise. Le troisième frère, qui était resté à la garde des murailles, ayant aperçu cette troupe, crut que c'était son frère qui revenait de son expédition, et abaissa le pont-levis. On se précipita dans l'enceinte du château et « fut occis que prins tout le demourant des gens de » Claude. » Quant aux trois frères on en fit sommaire- ment justice, « Aconc fist Geuffroy tantost lever unes » fourches devani la porte du chasteau et les fist pendre » incontinent » Cet exemple intimida un autre rebelle qui avait nom Guérin de Val-Bruvant. Mais heureuse- ment pour lui il avait une femme qui le tira d'affaire.
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Avant appris que Geuffroy arrivait, il ne crut pas pru- dent de l’attendre. et chargea sa femme, « qui éloit » moult saige et subtive » de fléchir le vainqueur. Elle s'acquitta parfaitement de cette commission. Elle vint, avec ses jeunes enfants, audevant de Geuffroy, et l’enga- gea à entrer dans la forteresse, qu'elle rendit à discré- tion, implorant seulement la grâce de son mari, qui avait été entraîné par les mauvais conseils de Claude. Gecffroy, en galant chevalier, accueillit la requête de la dame, et consentit à recevoir les excuses de Guérin, qui obtint son pardon complet pour lui et ses adhérents. Preuve éclatante du talent diplomatique des femmes et de l’avan- tage qu’il y a presque toujours à s'adresser à elles dans les cas difficiles ! Geuffroy ayant ainsi comprimé les mu- tins, « alla visitant le pays par l'espace de deux mois » et puis print congié des barons et laissa bon gouver- » neur au pays, et sen partist et s’en vint grant erre à » Lusignan, où il fut moult festoié de son père el de sa » mére et de toutes gens »
Mais pendant qu à Lusignan on se livrait à la joie de ces éclatants succès, on y apprit que le roi d’Armé- nie, Guion, était attaqué par une ligue formidable de Sarrazins, qui se proposaient aussi de demander compte au roi de Chypre, Urian, de la défaite qu'ils avaient subie. À ces nouvelles, Geufroy résolut d'aller porter secours à ses frères. Avec l'agrément de Raimondin et de Mélusine une flolte considérable fut équipée à la Rochelle, et de nombreux seigneurs parlirent avec leurs hommes d'armes pour cette nouvelle croisade. L'expédition. dont Geuffroy était le chef, arriva à Chypre trois jours après qu'Urian et le grand maître de Rhodes en élaient partis avec quatorze mille hommes pour se rendre en Armé-
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nie. Geuffroy fut accueilli comme un sauveur par sa belle-sœur, la reine Hermine, et s'empressa de repren- dre la mer pour rejoindre la flotte chrélienne. Il la ren- contra au moment où elle était aux prises avec celle des infidéles. Son intervention décida de la victoire, qui fut pourtant chèrement achetée, car « la bataille fust moult » fière et horrible et l’occission fust hideuze. » Les Sar- razins qui « avoient perdu plus de deux pars de leurs » gens » durent se retirer « au port de Japhes {Jaffa), » ne pouvant plus tenir la mer. Geuffroy les y suivit, et les pressa si vivement qu'ils furent obligés de demander une trzve de trois jours, qu’on leur accorda. Alors les trois frères purent se réunir et « adoncques commença » la joye à estre grande entre eulx, et fust leur ost nom- » brée à estre en somme environ vingt deux mille, que » archiers, que arbalétriers, que gens d'armes. »
Les Sarrazins jugérent qu'il n'était pas prudent de combattre les chrétiens à Japhes. Ils se retirérent sous Damas, et quand ils y eurent rallié toutes leurs forces, ils se trouvèrent au nombre « de plus de cent quarante » mille païens, » dit l'auteur, qui ne se doute pas que les musulmans ne sont pas plus païens queles chrétiens. Quand les Sarrazins furent prêts, le soudan de Damas envoya un héraut défier les trois frères. Ce héraut, ad- mis dans leur tente, « se donnoit merveilles de la grant » fierté qu il veoit estre en eulx trois, et par espécial en » Geuffroy, qui esloit le plus grant et le plus fourni des » aultres sans comparaison, et veoit la dent qui luy pas- » soil la lèvre de plus d'ung grant pouce en esquare, il » en fut si esbahi que à peine peut-il parler. » Quand il fut remis, il dit au roi Ürian : « Sire roy de Chypre, le » caliphe de Bandas (peut-être Bagdad), le souldan de
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» Barbarie, le roy Anthénor d'Antioche, l’admiral de » Cordes el le roy de Dannette (probablement Damiette) » vous mandent par moy qu'ils sont tous prez de vous » livrer bataille et vous attendent es prez qui sont des- » soubs Damas, es belles tentes et pavillons, et vous » mandent que vous y povez venir seurement loger de- » vant eulx et pourrez prendre place telle qu’il vous » plaira. » Ce singulier défi, conforme d'ailleurs aux mœurs des croisades, et dont on voit des analogies dans les rapports de Richard Cœur de Lion et de Saladin, fut accepté par Geuffroy. Le héraut étant revenu auprès du soudan de Damas, lui dépeignit sous les traits les plus effrayants la puissance des trois frères, « et quant le » souldan l’entendit, il commença à soubzrire et lui res- ».pondit : « Par Mahon ! (Mahomet) » le soudan jure aussi quelquefois par Appolin (Apollon), « à ce que je puys » veoir de vostre hardiesse vous serez le premier qui as- » semblerez la bataille contre celuy au grant dent. » Les auditeurs rirent beaucoup de cette saillie; « mais, dit > l’auteur, tel en rist qui puys en eut pleuré se il eut eu » loisir. »
L'armée chrétienne ne tarda pas à se rendre au défi qui lui était adressé. Le lendemain matin, « aprez la » messe oye, » elle se mit en mouvement. Mais avant de s'avancer dans l'intérieur, Geuffroy ne voulut pas laisser derrière lui une place aussi importante que Japhes ; « il » la ist assaillir. et de fait la print à force et mist à l’es- » pée tout tant qu il peut trouver de Sarrazins. » Il en fit autant pour la ville de Barrut (Bevrouth}, qu'il emporta par un hardi coup de main, en se détournant. avec une poiguée de braves, du chemin que suivait l'armée, et malgré l’avis du grand maître de Rhodes, « qui moult
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» avoit grant paour que Geuffroy n’eut aulcuns empes- » chement...» Il délivra toute la ville des Sarrazins, «que » nul soit de piet qui oncques en eschappa, ne qui de- » mourast que tous ne fussent mors, sinon ceulx qui » s'enfuyaient. » Cette conduite, qui paraît toute simple au narrateur, n'a été que trop habiluelle chez les chré- tiens à l'égard des mahométans durant les croisades: si elle montre beaucoup d'enthousiasme relizieux, elle dé- note peu d'humanité. Geuffroy avant rejoint l’armée, arriva avec elle jusque sous les murs de Damas. Là eut lieu un grand combat, dont le récit occupe plusieurs pages dans le roman, mais qui n'est que la répétition de toutes les scènes de ce genre dont on a déjà eu tant d'exemples. Les trois frères ne pouvaient manquer d'y déployer une grande bravoure, mais celui qui se distin- gua le plus fut Geuffroy. « A tant vint-il parmy la ba- » taille, la targe tournée derrière le dos et tenoit l'espée » empoignée à deux mains, et vit l'admiral de Cordes qui » moult courroit sur les cristiens; adonc le ferit Geuf- + froy de telle vertu, à ce que l'espée fust pesante et » dure, et qu'il y mist toute sa force, que l'espée luy » coula jusques à la cervelle, que oncques le bassinet ne » le peut garder et s’abbatit à terre tout mort. » Ne croi- rait-on pasavoir devant les yeux un autre Roland armé d’une autre Durandal ? Tant de prodiges de valeur de- vaient être couronnés de succès. Les Sarrazins furent mis en fuite, et « firent perte de leurs gens de bien qua- »* rante mille Turcs; » l’auteur ne se fait jamais faute d’enfler les chiffres d’une manière démesurée. Les vain- cus s’enfermèrent dans Damas: leurs cheïs « eurent » conseil qu'ilz requerroient au roy Urian journée de » traicté sur forme de paix etilz le firent... et tout firent
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» de chascune part qu'ilz furent d'accord parmy ce que » les Sarrazins leur donneroient tout ce qu'ilz avoient » froyé par le voyage, et aussi pour eulx en retourner » dont ilz étoient venus : et que chascun an ilz deve- » roient payer au roy Urian trente mille besans d’or, et » furent entre les deux parties tresves jnusques à cent > ans et ung jour. » Ainsi, d’après l’auteur, les Sarrazins devinrent tributaires des rois de Chypre ; ce qui n'est guère conforme à l’histoire, car le contraire n’arriva que trop fréquemment.
L'accord ne se borna pas à ce traité de paix, il devint si parfait « que estoit le souldan de Damas mamouré de » Geuffroy, et lui tenoit toujours compaignie et s’ouffroit » de lui faire plaisir le plus qu'il pouvoit faire. » Il poussa même la complaisance jusqu’à le mener à Jérusalem, « qui n’estoit pas encore réparée de la destruction que » Vespasien et Titus, son filz, y avoient fait, quant ilz » allèrent venger la mort de Jhesucrist, quarante ans » après le crucifiement, à laquelle vengeance ilz donnè- » rent trente Juifs pour ung denier, en rasseanbrance » qu'ilz avoient acheté le corps de Jhesucrist trente de- » niers. » Voilà comment les écrivains du moyen-âge entendaient l’histoire, mêlant le profane au sacré, le vrai au faux Ce voyage de Geuffroy à Jérusalem soulève une autre question: ne serait-ce pas une réminiscence de celui qu'y fit, en 1229, l’empereur Frédéric IT, qui y en- tra après quelques succès sur les Sarrazins, mais ne pul s’y maintenir ?
Aprés loutes ces prouesses, Geuffroy revint auprès de ses parents : ils avaient grand besoin de ses services. Pendant son absence, ils avaient eu maille à partir avec des géants ou gayants, qui avaient causé le plus grand
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tort à leurs possessions. Qu'étaient-ce que ces géants ? On les retrouve dans les légendes de presque tous les peuples à leur origine ? Ne faudrait-il pas y voir une con- tinuation de ces Titans, que Jupiter eut tant de peine à réduire, ou des anges rebelles qui furent précipités du ciel par le Tout-Puissant ? [ls se transforment en monstres pour les demi-dieux, tels qu'Hercule, et en brigands pour Thésée, qui en voit un reste impur dans son fils Hippolyte, jusqu’à ce qu’ils deviennent des ogres dans les contes de fées. Au moyen-âge, ce sont évidemment ces barons pil- lards, qui étaient la terreur des contrées qu'ils habitaient et qu un dramaturge contemporain a mis en scène dans ses Burgraves. Ces géants se retrouvent dans presque toutes les villes des Pays-Bas, et notamment à Dunker- que, sous le nom de Reus. Nos voisins de Douai en ont conservé le souvenir dans la personne du célèbre Gayanit. Seulement Gayant paraît avoir été un géant bienfaisant, tandis que généralement les géants sont considérés comme des êtres méchants. C'est le cas de ceux qui vont nous occuper. « Or advint en celluy temps qu'il y » avoit un grant gayant en Guérende, qui accueilloit un » grant orgueil, et par sa force 1l mist tout le pays à patis » jusque en la Rochelle. » Dès que Raimondin eût revu son fils, 1l lui conta tout le mal que ce géant lui faisait, et Geuffroy lui répondit: « Monseigneur, il ne vous en » fault jà mouvoir ; pour un tel ribault, par la dent de » Dieu, je n’y recurray que dix chevaliers de mon ostel, » pour moy tenir compaignie, non pour aide que je veuil » avoir contre luy, et à Dieu vous commant, car je ne » finiray jamais que je ne l’auray combattu corps à corps, » ou il m’aura comment qu'il soit, ou je l’auray.» Ce qui fut dit fut fait. Geufroy partit pour Guérende, et vint
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défier, en ces lermes énergiques, le géant Guédon, au pied de sa tour de Monjouet : « Filz de putain et faulx » gaïant, vien parler à moy, car je t’aporte l'argent du » pays que les gens de monseigneur, mon père, te doib- » vent. Et pour vray tant cria Geuffroy que le gayant » s'esveilla et vint à une fenestre et regarda Geuffroy » tout armé sur le destrier et la lance sur la cuisse. » Le géant accepta le défi en disant : « Follet tu viens en ba- » taille et ne pourras endurer ung seul coup de moy sans » roller par terre. » « Adoncques Geuffroy sans plus dire » ferist le chevau des esporons et mist sa lance soubz > son bras et s’adressa vers le gayant tant que le chevau » peut courir, et le ferist de sa lance par telle vertu » qu'il le fist roller par terre la panse contremont ; mais » le gavant saillist sus moult couroucé et au passer que » Geuffroy fist il ferist le chevau de la faulx si que lui » trancha les garres de derrière. » Voilà le coup de Jar- nac, mais il s’adresse à un cheval et non au combatiant lui-même. « Adonc quant Geuffroy le sentist, il descendit » jus moult legiérement et s’en vint vers le gayant l’es- > pée traicte. » Alors une lutte terrible s'engage corps à corps; mais Geuffroy l'emporte par son sang-froid et son adresse, et après avoir tué le géant, il lui tranche la tête, absolument comme David avait fait de Goliath.
. Un autre géant éprouva encore la vigueur du bras de Geuffroy : celui-là s’appelait Grimauld, et habitait une contrée à laquelle l’auteur donne le nom de Northobelande. Ïl ne faut pas y voir le Northumberland actuel, pas plus que l'Irlande dans le pays dont il a été précédemment question. S'il m’est permis de